Depuis les premières potions issues le plus souvent de plantes, d’extraits animaux ou de substances minérales, les techniques de production d’un traitement digne de ce nom ont évolué au fil des siècles : chauffage, combustion de minéraux, cristallisation, décoction, distillation, ébullition, évaporation, fermentation, fragmentation, infusion, macération, raffinage et bien d’autres procédés jusqu’aux méthodes contemporaines multiples et complexes.
C’est ainsi que la chimie est devenue l’alliée précieuse de la médecine et des thérapeutes.

Au cours de l’évolution de ces techniques, rappelons le rôle de PARACELSE (1493-1541) et de R. BOYLE (1627-1691) qui, après des siècles de domination des alchimistes, ont pris leur distance avec leurs conceptions atypiques de la matière.
La chimie moderne a joué peu à peu un rôle majeur en tant que véritable discipline scientifique apportant aux apothicaires des armes efficaces pour affronter le défi posé par la douleur et de bien d’autres dérèglements du corps humain.

Rappelons, dans cette ascension de la chimie, les étapes les plus importantes et les découvertes dans les différentes pharmacopées. La chimie va ainsi apporter un volet complémentaire en médecine pour soulager les patients et, en chirurgie, devenir le complice indispensable en supprimant la douleur, permettant ainsi des interventions audacieuses et inventives, comme la précédente chronique l’a montré.

Gravure tirée de « Symbola aureae mensae’ (1617) de Michael Maier, montrant Roger Bacon conduire une expérience. Roger Bacon (1214-1294) était un philosophe anglais et frère franciscain qui a fortement mis l’accent sur l’étude de la nature par la méthode empirique

Une page du papyrus Ebers

Rappelons quelques étapes majeures des différentes pharmacopées et des découvertes successives de médicaments.

  • On retrouve dans l’Antiquité les traces de premiers soins, en 2200 avant J.-C., sur les plaquettes sumériennes (Mésopotamie) qui indiquent l’utilisation de préparations à base d’extraits d’animaux et de végétaux.
  • En Égypte, le papyrus d’EBERS (1550 avant J.-C.) fait état de préparations à base de foie animal et, d’autre part, de préparations à base de Saules contre la douleur et d’une herbacée (la Scille) contre l’œdème des membres inférieurs, dont le mode d’action du principe actif sera élucidé fin XIXᵉ.
    Ces premières préparations étaient élaborées dans un contexte de rituels incantatoires, de magie et de mystère.
  • Plus tard, les Grecs s’inspireront des anciens textes en bâtissant une méthode plus rationnelle pour l’utilisation de ces produits rituels et ainsi se démarquer des rites magico-religieux qui accompagnaient les thérapeutiques de cette période.
  • Successivement, HIPPOCRATE apportera une contribution majeure avec ses premières théories concernant la thérapeutique, qui se limitait aux grandes classes :
    – ÉVACUANTS : laxatifs, émétiques, diurétiques
    – STERNUTATOIRES (dont l’Hellébore noire)

Et plus tard, GALIEN (129-200) prendra le relais avec la promotion de 473 végétaux pour lesquels il préconisait l’expérimentation de leur action thérapeutique.

Au XIᵉ siècle, les plantes médicinales furent à nouveau à l’honneur après l’utilisation de substances telles que l’or dans la mélancolie, et ail et oignons comme vasodilatateurs.

Dans le monde, on utilisait en CHINE des substances naturelles (1074 végétales, 443 animales, 354 minérales), et de 500 à 760 substances en INDE selon divers textes anciens.

En EUROPE, PARACELSE tentera de rationaliser les prescriptions en spécifiant une thérapeutique pour chaque pathologie et sera le théoricien de la notion effet dose-réponse. Il se fera l’apôtre des sels de métaux, le Mercure dans la Syphilis, et par ailleurs la teinture d’opium avec le Laudanum.
Pour son malheur, sa remise en question des dogmes anciens lui valut l’opposition des premières facultés de médecine accrochées aux théories passées. D’humeur rebelle et vindicative, il mourut pauvre et rejeté par ses pairs.

Avec R. BOYLE (1627-1691), dans The Sceptical Chymist (1661), et C. W. SCHEELE, chimiste suédois [1742-1786 : ce dernier isola le phosphore sans l’extraire de l’urine, avec l’inconvénient de son odeur, et découvrit huit autres éléments, mais sa curiosité lui fut fatale avec son travail sur le mercure et l’acide cyanhydrique, puisqu’on le retrouva mort au milieu de ses nombreux produits et flacons]… et bien d’autres chimistes remarquables comme LAVOISIER, BERTHOLLET, CHAPTAL, GAY-LUSSAC, FOURCROY et, en ANGLETERRE, H. CAVENDISH, la chimie se démarquait de l’alchimie et des corporations comme les teinturiers, parfumeurs et apothicaires.
Avec l’extraction des principes actifs par les chimistes, c’est une étape décisive qui permettra, grâce à de nombreuses techniques, d’isoler les principes actifs et de comprendre leur action.

Voyons les grandes dates de ces « découvertes venant au secours de la médecine ».

  • 1789 : BERTHOLLET crée l’eau de Javel, commercialisée en 1793 et utilisée comme désinfectant en 1822.
    – P. J. MACQUER : dissolution du caoutchouc dans l’éther pour fabriquer des sondes en gomme souple pour intubation et sondage.
    – PILÂTRE DE ROZIER invente le masque respiratoire, complément majeur dans l’instrumentation.
    – LAVOISIER étudie la fonction respiratoire et le rôle de l’oxygène.
  • 1799 : HUMPHREY DAVY démontre les propriétés anesthésiantes du protoxyde d’azote.
  • 1803 : principe actif de la Digitale isolé par BIDAULT DE VILLIERS.
  • 1805-1806 : F. W. A. SERTÜRNER étudie les effets de l’opium, dont A. SÉGUIN et B. COURTOIS ont découvert l’alcaloïde en 1804, la Morphine (premier alcaloïde connu).
  • 1809 : ROBIQUET isole la glycyrrhizine, précurseur de l’aspirine.
  • 1809 : N. VAUQUELIN (1763-1829), chimiste et pharmacien, de famille modeste en Pays d’Auge, après un apprentissage de laborantin à Rouen, suit sa formation à Paris dans la pharmacie CHÉRADAME avant de devenir un éminent chimiste, auteur de plus de 50 communications, dont l’identification d’un principe actif majeur : l’Atropine (retrouvée dans la belladone, la datura, la jusquiame et la mandragore).
  • 1818 : J. B. CAVENTOU et J. PELLETIER isolent la Strychnine à partir de la noix vomique, et la Quinine (1820) à partir de l’écorce de quinquina, ce qui allait révolutionner le traitement du paludisme.

Tout allait s’accélérer, en médecine comme dans tous les domaines.
En 1803, FULTON construit un bateau à vapeur qui navigue à 3 nœuds/h sur la Seine. En 1829, l’Angleterre voit des locomotives à vapeur (la Fusée des STEPHENSON) s’affronter avec 20 km/h de vitesse moyenne.

Nous reviendrons sur la chimie et les découvertes qui venaient au secours de la médecine, mais aussi sur l’indispensable instrumentation pour la chirurgie et les actes médicaux de plus en plus osés. Médecine et chirurgie prennent enfin leur distance avec les époques où les diagnostics étaient discutables et le pronostic à la merci d’un oiseau, comme, jusqu’à la Renaissance, la Calandre dans sa cage au-dessus du lit du patient, qui annonçait soit la guérison, soit une issue fatale selon qu’il regardait ou non le malade.

Dr M. LEBRETON

BIBLIOGRAPHIE

Médecines curieuses d’autrefois
S. JACQUES-MARIN – Éditions Ch. CORLET
(Caladrius = oiseau légendaire au pouvoir de guérison et propre à établir un pronostic et prononcer un verdict de vie ou de mort)

Une histoire de tout ou presque
Bill Bryson – Éditions PAYOT

La Médecine à Paris du XIIIᵉ au XXᵉ siècle
Fondation Singer-Polignac – Éditions Hervas

Hygiène et Médecine
J. M. GALMICHE – Éditions Louis Pariente

Initiation à la connaissance du médicament
Collège National de Pharmacologie Médicale – Éditions Vernazobres-Grego

image_pdfimage_print