Le mois dernier, Matthieu BLONDET nous expliquait que « le plus beau cadeau que nous pouvions offrir à nos patients était… l’activité physique ». Mais c’est aussi le plus beau cadeau que l’on puisse se faire à soi-même.

En ce moment entre les bonnes résolutions et les JMH, la thématique de l’activité physique revient régulièrement. Vous aurez d’ailleurs l’occasion de suivre une formation DPC lors de ces 61ème éditions, qui se dérouleront le vendredi 16 et le samedi 17 janvier 2026.

Tout ça pour dire que l’activité physique, en plus d’être bonne pour la santé, le moral et plein d’autres choses (cf. l’édito du mois dernier), est aussi un véritable dépassement de soi. Nous allons donc vous laisser avec une chronique de Laurent Martin, qui vient de réaliser son 100e… marathon ! Et pour ceux qui, comme moi, n’aiment pas forcément le sport, pensent être trop vieux, trop occupés et trouvent bien d’autres excuses, il n’est jamais trop tard pour commencer.. Dans son parcours, Laurent nous apprend d’ailleurs qu’il n’a couru son premier marathon qu’à l’âge de 53 ans ! Ce qui me laisse encore 25 ans pour me préparer… (je vous en reparlerai dans le Stétho n°321 de janvier 2051).

Je vous laisse donc avec la chronique de Laurent MARTIN sur son 100e marathon !

Alice GIL, du Stétho 

J’essaie d’accrocher mes pensées à un monde confortable, mais elles tombent.
Elles reviennent invariablement à mes cuisses douloureuses comme si elles étaient des nuages lointains, passagers, se diluant dans le ciel.
Chaque foulée est pénible, rend la suivante incertaine, et fait grandir l’envie d’arrêter de courir et de me mettre à marcher. Je sais qu’il faut m’arracher à ce chemin de croix, quand tout est souffrance, même respirer, je sais qu’il faut ne penser à rien, en tout cas pas à mon corps. Il doit se mettre en mode automatique, avancer mécaniquement, et moi, pour la centième fois, je calcule le nombre de kilomètres qu’il me reste à parcourir que je multiplie par mon allure pour avoir le temps qu’il me reste à souffrir, et le comparer à des durées de la vie quotidienne comme pour trouver une limite à cette torture, comme si je voulais me rassurer, me persuader que tout ceci est parfaitement faisable. Quelques dizaines de mètres encore gagnées, en calculant la proportion de parcours qu’il me reste à faire, un douzième, c’est peu et beaucoup, mais la pensée se fixe alors sur les spectateurs, de plus en plus nombreux, qui applaudissent, crient mon prénom, inscrit sur mon dossard. Je leur souris, je garde toujours cette joie douloureuse qui donne l’impression que c’est facile pour moi. C’est sans doute ce qui me fait recommencer et recommencer.

Tout à coup, un tumulte un peu en amont, des spectateurs hurlent et sautent de joie. Je suis toujours ému de ces gens qui attendent des heures, scrutent l’horizon avec espoir et inquiétude et qui reconnaissent au milieu de la multitude LEUR coureur, ils laissent éclater leur joie, la transmettent à leur marathonien qui repart plein d’énergie pour quelques centaines de mètres. Je prends quelques miettes de cette énergie, tout est bon à prendre, et j’avance encore, à la même vitesse, lente et machinale, que tous mes voisins de course.

Cette fois-ci, j’ai réussi à suivre mon plan. Je suis essoufflé, je ne sens plus mes cuisses, brûlées et dures comme du bois, mon estomac, comme d’habitude, a cessé de fonctionner et j’y entends l’eau que j’ai ingurgitée il y a une heure, bloquée par sa parésie, mais tout ceci est supportable, je l’accepte et je peux continuer.

Le marathon oblige à la discipline. J’ai fait beaucoup de trails, courses dans la nature, techniques, avec des plats, des montées, des descentes, des terrains variés, meubles ou durs, des moments de répit, des discussions autour des ravitos. Le marathon, c’est un seul effort, un seul bloc, monotone, que l’on doit assurer de la ligne de départ à la ligne d’arrivée. De la façon dont on démarre dépend la façon dont on arrive. Je parle pour les amateurs bien sûr, les élites, eux font une course du début à la fin. Pour les amateurs comme moi, dont les temps sont dans la moyenne, il faut savoir courir moins vite que l’allure de confort à l’entraînement. C’est difficile, on court toujours trop vite au départ, parce qu’on se sent bien, et facile. Jusqu’au trentième kilomètre. Si on est parti trop vite, les réserves sont consommées à cet instant et la fin est un enfer. De toutes façons, c’est toujours un enfer, mais un enfer qu’on traverse, ou bien un enfer dans lequel on s’enfonce, puis dans lequel on s’enferme.

Il me reste deux kilomètres, deux années-lumière à parcourir, la foule de spectateurs est de plus en plus dense, je revois mentalement la ligne d’arrivée, les tribunes, les bandeaux publicitaires. Je suis prêt à relever la tête, à retrouver ma foulée légère de coureur, à sourire, à passer triomphalement la ligne. J’attends le dernier kilomètre pour rassembler mes forces.

L’émotion me gagne, le bruit assourdissant du tambourinement des spectateurs sur les bannières de chaque côté de la route me submerge, plus que les morceaux de rock sur le parcours, j’accélère, je sprinte même, les yeux embués, une joie m’envahit, dans quelques secondes j’arrêterai de courir. À cet instant, j’aime le monde, j’ai l’impression de faire corps avec lui. Même après cent marathons je ressens toujours cette même émotion à l’arrivée, comme je la ressens au départ, devant ces milliers de fondus qui préfèrent se lever un dimanche matin à cinq heures et se retrouver dans la nuit, souvent dans le froid et sous la pluie, plutôt que de continuer à dormir.

Je franchis la ligne, les bras levés, fier de terminer, heureux. Instantanément les souffrances disparaissent, je suis prêt pour le suivant, une pensée se forme immédiatement, c’était facile et rapide.

Entre deux marathons je m’entraîne très régulièrement et très assidûment. Le principe est de courir par semaine au moins la distance du marathon, 42 km. Pour pouvoir le faire, je cours 4 à 5 fois par semaine, avec une seule longue séance, les autres courtes, 50 à 60 minutes, ce qui me permet de trouver des disponibilités au milieu de ma vie quotidienne. Cet entraînement est indispensable pour que le marathon puisse être couru sans avoir l’impression de se dépasser, mais en ayant cette sensation de faire un exercice naturel. J’ai la chance intrinsèque de récupérer immédiatement, alors après un marathon, je me laisse trois jours de repos et je recommence l’entraînement. Aucune addiction physique à la course à pied. En douze ans et plus de cent marathons, j’ai été obligé de m’arrêter deux fois, une fois pour un covid long, une autre fois pour une fissure fémorale après une chute. Et bien courir ne me manquait pas. Au contraire, j’étais débarrassé de toute culpabilité de perdre la forme puisque je n’y pouvais rien. Car ce qui est addictif chez moi, c’est bien le marathon en lui-même, et toutes ces sensations et émotions qu’il me procure, au départ, à l’arrivée et pendant. Je m’entraîne donc, méthodiquement, pour que la course se passe le mieux possible, c’est donc plutôt une obligation acceptée qu’un plaisir ou un besoin. Et cela passe après ma vie de famille et la vie professionnelle. Il m’arrive régulièrement de sortir vers minuit, car nous étions en réunion familiale, ou encore de courir à 5 heures du matin parce que la journée est entièrement occupée.

Dans les quinze jours qui précèdent un marathon, ou bien dans les jours quand je suis paresseux, je respecte un petit régime, pas de gras, pas de sucres rapides, pas d’alcool. Petit à petit mon alimentation quotidienne s’est calée sur ces principes, je ne mange pas de viande, pas de sucres, pas de produits transformés mais je ne m’interdis rien, c’est juste une habitude.

J’ai appris à mes dépens que, que ce soit le premier ou le 90ème marathon, cela reste un effort non physiologique qui doit être un minimum préparé. Prendre le départ après une soirée d’anniversaire arrosée ne pardonne pas, de même que courir les 42 kilomètres sans suspendre quelques jours avant l’habitude des repas conviviaux à la française. Je termine toujours mais c’est une torture sans plaisir.

J’ai couru mon premier marathon en 2013, à 53 ans. Je courais des trails, ma maladresse des pieds me faisait chuter à chaque course, butant dans les pierres, dans les racines. Je me faisais mal. J’ai voulu essayer le bitume. J’y suis resté et j’ai très vite augmenté la distance jusqu’au marathon, qui me semblait parfaitement adapté à mon univers mental et physique. Il faut démarrer avec justesse et avec modestie, en pensant à l’arrivée. Il faut tenir plusieurs heures, en battant la monotonie par les sens en alerte, en étant ouvert à tout ce qu’on voit, ce qu’on entend pour en faire des pensées, des idées qui me portent plus loin.

Il faut rester modeste, je n’ai aucune exigence de performance mais une prévision de temps, 4 h, ou 4 h 30, en fonction du temps, du dénivelé, mon succès sera de respecter cette prévision. J’aime ce défi qui consiste à aller jusqu’au bout de mes capacités sans les dépasser, qui consiste à rester dans ma sphère d’effort disons, confortable, sans en sortir.

Au fil des années j’ai appris que je ne pourrai pas beaucoup gagner en temps, je me suis lancé dans d’autres défis, les courses à étapes, pendant lesquelles on court un marathon par jour, par exemple le tour du nord de l’Irlande, ou bien le challenge Bretzel à Colmar, cinq marathons en jours. Le contrôle de l’allure est encore plus primordial, il faut courir le premier marathon en pensant qu’il y en aura 4 autres à la suite. J’avoue que lors du 3ème ou 4ème je me demande pourquoi je m’oblige à faire des choses aussi stupides.

J’ai trouvé pourquoi, ou en tout cas une raison qui compense les souffrances, en plus de la course elle-même. Ce sont les fabuleuses découvertes que je peux faire dans les villes de marathon que je n’aurais pas eu l’idée de visiter, Parfondeval dans les Ardennes, Saint-Dizier, Saint-Denis dans le 93, etc. Quelquefois c’est le parcours lui-même qui est une découverte comme celui du LHUT, le marathon du Havre qui nous fait découvrir toute la ville.

J’ai couru mon centième marathon, je continue mon tour de France, le prochain est Bayeux, puis Paris pour la 5ème fois. Je ne peux me passer de cette ambiance, et c’est ma façon de me garder en forme.

Dr Laurent MARTIN – Oncologue

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