C’est, avec cette biographie d’un des plus célèbres médecins de l’Empire, une véritable et prodigieuse histoire que celle de ce jeune Pyrénéen, né en 1766 près de Bagnères-de-Bigorre, et orphelin dès l’âge de 13 ans de son père cordonnier. Il fait honneur à la médecine et représente ce que le mérite et l’intelligence permettent de réaliser dans une vie, le faisant passer ainsi de l’anonymat à la gloire. Sa biographie est très riche, jalonnée d’événements surprenants et de « faits d’armes médicaux » sur les champs de bataille de cette période agitée.

Intelligent et travailleur, il part à Toulouse à 14 ans chez son oncle A. Larrey, chirurgien.

1785 : Premier prix à la société de l’hôpital de La Grave, lui permettant de donner des cours publics.

1786 : Thèse sur « La carie des os ». 

1787 : Il « monte à Paris » après six semaines de marche, porteur d’une lettre de recommandation de son oncle pour les professeurs LOUIS et DESAULT, illustres chirurgiens de l’Hôtel-Dieu. Sans fortune, il passe le concours de chirurgien de marine et part à Brest. À bord, en imposant une hygiène rigoureuse, il rentre d’expédition sans perte humaine et apprend à intervenir sur site, en pleine mer. À Terre-Neuve, il étudie le scorbut. 

1788 : Retour à Paris pour achever sa formation auprès de LOUIS et DESAULT. Il se lie avec BICHAT et CORVISART. Reçu premier sur 40 pour un poste aux Invalides, celui-ci est attribué à un autre candidat « pistonné ». Il en gardera amertume et rancœur. 

1792 : Chirurgien aide-major dans l’armée du Rhin, il met en place « Les Ambulances Volantes », attirant sur lui l’attention de Bonaparte qui l’emmène en Égypte et de batailles en conflits jusqu’à Waterloo. 

1794 : Mariage avec la fille d’un ancien ministre de Louis XVI. 

1795 : Différentes missions, et un poste de professeur à l’école de santé militaire au Val-de-Grâce (1796). 

1797 : Bonaparte l’appelle dans l’armée d’Italie. 

1798 : Campagne d’Égypte comme chirurgien en chef. 

1803 : Thèse de doctorat « Les amputations des membres à la suite de coups de feu ». 

1804 : Inspecteur général du service de santé, chirurgien en chef de la Garde Impériale, participant à toutes les campagnes napoléoniennes totalisant 400 actions militaires et 60 batailles. Blessé à trois reprises, il intervient et opère en première ligne, en Égypte ou plus tard sous la neige en Russie.

1805: Admirable et impérial, aux batailles d’Ulm et d’Austerlitz, il traite sur le terrain et évacue le maximum de blessés.

1806: Iéna. Il met en place le tri des blessés.

1807 : 100 amputations à la bataille d’Eylau. Il intervient rapidement pour réduire les risques infectieux et la gangrène tant redoutée. Il est fait Commandeur de la Légion d’honneur par l’empereur qui lui offre sa propre épée.

1809 : Essling : Il ampute le général Lannes mais ne le sauva pas 

            Wagram: Sur 1200 opérés et 300 amputations, il ne perd que 45 blessés avant l’ère de l’antibiothérapie.

1811: Mastectomie sur l’épouse, d’origine anglaise, du général  A. Darblay

1812 : Déroute militaire avec la traversée de la Bérézina où il fait du froid, son allié pour anesthésier la douleur. Il y évite à 2000 blessés l’ataxie par congélation.

À la Moscova, en 24 heures, il pratique 200 amputations. Mais le bilan de la retraite de Russie restera dramatique, avec seulement 25000 combattants rescapés sur les 700 000 hommes de la Grande Armée. Cette impressionnante carrière pendant 20 ans sur les champs de bataille l’éloignera de sa famille et de son épouse qui le verra peu.

Cette biographie permet de dégager les actions essentielles de son parcours médical 

1. Pratique Chirurgicale d’Urgence

  • Dès 1792, il est le promoteur de l’amputation et des désarticulations précoces pour éviter les suites infectieuses en milieu à risque, champs de bataille et hygiène insuffisante, ignorance de l’antisepsie et de l’antibiothérapie.
  • C’est la rapidité de ses gestes chirurgicaux, grâce à un entraînement constant et une connaissance anatomique acquise très tôt dans sa carrière qui sont remarquables. Ainsi : 2 minutes pour une désarticulation de l’épaule, 15 secondes pour amputer la cuisse et 17 secondes au niveau du bras (durées relevées dans différentes biographies ne tenant compte probablement que de la section)

À titre d’exemple : Lors de la campagne de Russie (1812), sur 22000 blessés, on compte 9073 guéris sans séquelle / 1000 amputations / 2416 décès / 4027 Invalides  complets / 5854 invalides partiels dont 731 amputations .

–  Mortalité 11 %  Guérison et séquelles partielles 62,4 % .

Il décrit le traitement des plaies par le froid et alerte sur le réchauffement trop rapide en cas de gelure. Pour les plaies d’abdomen, il note que seules les lésions coliques fistulisées à la paroi peuvent guérir. 

2. Enseignement de la Médecine de Guerre

  • Très tôt dans sa carrière, il enseigne l’anatomie où il excelle, permettant des gestes rapides faisant de lui un véritable robot chirurgical avant l’heure. En dehors de la guerre, il étudie les anévrismes, l’hydrocèle, les fistules anales et décrit la Fente Diaphragmatique rétrosternale qui porte son nom.
  • Lors des campagnes militaires il observe : La peste (Espagne), La Plique (Pologne) Enchevétrement spectaculaire de la chevelure et des zones pileuses, L’Ophtalmie endémique, l’éléphantiasis, l’hépatite (Égypte)
  • Il décrit les formes de gangrène post-traumatique et de gangrène sèche. Il décrit les Troubles Psychologiques dans la population civile en temps de guerre. En Russie, il observe les effets du froid et les troubles ataxiques consécutifs.
  • Il utilisera l’Asticothérapie lors de la campagne d’Égypte, la Moxybustion ( technique chinoise d’emplatres végétaux). Il aura le souci permanent de la formation et de la transmission à ses jeunes collègues et sera le promoteur de la formation par compagnonnage

3. Organisation des Services de Santé des Armées

  • À 26 ans (1792) il propose les Ambulances Volantes, précédant le Würtz de PERCY (1799. assez comparable avec un chariot à 4 roues). Ce concept sera appliqué en Indochine au 20e siècle , constituant un modèle précurseur des SAMU actuels. Et repris dans les recommandations officielles en 2003 pour les secours d’urgence.
  • Ces  « Ambulances Volantes » initiées à Mayence , comportaient : Un chirurgien major et deux aides- major, 12 aides chirurgiens , 12 infirmiers plus 25 infirmiers à pieds. Au total: 113 officiers et soignants se déplaçant en voiture à cheval ( 4 voitures à 4 roues et 12 voitures à deux roues ).

Après la défaite de Waterloo, Larrey poursuit sa carrière sous la Restauration (1815), respecté et nommé au Conseil de Santé des Armées. Il sera chirurgien en chef de la Garde Royale. Sous la seconde Restauration (1824-1830, sous Charles X), il est moins sollicité par le pouvoir. 

Au retour d’une tournée d’inspection en Algérie, il meurt à Lyon en 1842 d’une pneumonie, ignorant le décès de son épouse, survenu trois jours plus tôt. 

Une telle carrière, au fil de l’histoire de son pays, révèle le caractère et les qualités humaines remarquables de ce personnage de légende.

  • Étudiant surdoué, robuste et infatigable, issu d’une famille pyrénéenne comptant 8 barbiers-chirurgiens et chirurgiens en 100 ans.
  • Chirurgien doté d’un grand sang-froid, opérant avec une rapidité légendaire.
  • Rude et impétueux, en raison des injustices subies lors de concours où il était reçu.
  • Il se montra fidèle et honnête envers Napoléon auquel il savait également tenir tête.
  • Humaniste : en 1813, il sauva 2128 jeunes soldats accusés d’automutilation pour éviter les combats, en prenant leur défense, il réalisa ainsi la première expertise médico-légale.

Face à Napoléon il sut instaurer soins et évacuation rapide des blessés. Face à l’atrocité des combats, il se montra d’une grande rigueur dans sa démarche éthique, au point de soigner des soldats ennemis, en imposant aux États majors la neutralité de la médecine militaire. Il savait affronter le risque, avec sa bravoure légendaire allant jusqu’à porter lui-même les blessés sur le dos; sauvant des émigrés promis à l’exécution et plus tôt, pour avoir protégé un prince autrichien blessé, Robespierre avait voulu le traduire devant le Comité de salut public. À l’issue des combats, il parcourait encore les champs de bataille à la recherche des derniers blessés oubliés, amis ou ennemis. Son action médicale et humanitaire s’expliquent par la nécessité des soins aux blessés sur tous les terrains de bataille. Lorsqu’on observe le dramatique bilan humain de ces conflits, on comprend le rôle essentiel de la médecine militaire.

Les différentes études sur les mobilisations et pertes humaines sont sujettes à commentaire et critique, en effet : 

En 1813 d’abord, puis 1830 on évaluait à 1,7 million tués entre 1804 et 1815 (et selon TAINE, de 2 millions de soldats en EUROPE)

Entre 1800 et 1815, on comptait 2,2 millions  militaires mobilisés en France et entre 800000 à 1 million de morts et disparus (pertes non identifiées et désertions selon  les statistiques)

Actuellement, on retient le consensus de JP. HOUDAILLE à partir des registres militaires :

  • 439000 morts d’origine française, au combat ou à l’hôpital
  • Un nombre de 706000 cité ailleurs correspond à un décompte de pertes incertaines (prisonniers, déserteurs ou rayés des registres)
  • JP HOUDAILLE évalue à 300-350.000 hommes rentrés chez eux en 1815.

Les chiffres de 900000  à 1 million correspondent  au bilan de 15 ans de guerre,  avec 75000 morts / an , 50 % de pertes entre 1812 et 1814 .

– Dans les armées ennemies, les pertes vont de 1 à 2.5 millions selon les études (500000 Russes- 500000 Prussiens-200000 Italiens et Polonais – 700000 Espagnol. Portugais -300000 Britanniques ).

C’est contre ce bilan dramatique que voulait « combattre » LARREY, mais aussi PERCY, DESGENETTES et les autres médecins d’Empire en exigeant sans cesse la reconnaissance du corps médical militaire lui aussi exposé comme le prouvent les importantes pertes en 1813 parmi les chirurgiens lors de la campagne de Saxe. (1812 : 826 chirurgiens. / 1813: 273 survivants )

Précurseur de la médecine d’urgence, et grand humanitaire, LARREY fut unanimement reconnu comme le prouvent ces éloges :

  • Napoléon, dans son testament : « C’est l’homme le plus vertueux que j’ai connu. »
  • Wellington, en le voyant à Waterloo : « C’est l’honneur et la loyauté qui passent. »

Les cendres de LARREY furent transférées aux Invalides en 1993, et son nom, symbole de celui qui fut le chirurgien d’urgence et l’interventionnisme du 19ème siècle, surnommé  » La Providence du soldat », est gravé sur l’Arc de Triomphe.

Dr M.LEBRETON

Bibliographie

  • « Pertes de l’armée de Terre sous l’Empire d’après les Registres matricules », Populations-1972.
  • A. Meynier, « Levées et pertes d’Hommes sous le Consulat et l’Empire », Revue des Études Napoléoniennes, 1930.
  • « Mémoires de Campagnes du Baron Larrey », Remanences, éd. Paris, 1983.
  • Dictionnaire Historique des Médecins, M. Dupont, éd. Larousse.
  • D. Larrey (1766-1842), « Des misères, des batailles aux ors des Palais », P. Vayre, J.J. Ferrandis, Académie Nationale de Chirurgie, 2004.
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