Avec ce titre surprenant et provocateur, sont suggérées à la fois la fragilité et la vanité de l’être humain. En effet, au froid, à l’hiver russe et à la fatigue des troupes napoléoniennes, un petit trouble-fête s’est invité. Dans sa fuite en avant, marchant avec orgueil sur la Russie en juin 1812 pour affronter une nouvelle coalition (6 au total), Napoléon n’avait pas envisagé cette déroute, qui lui sera fatale à cause d’un ennemi minuscule, à peine visible comme le sont souvent parasites et virus. Non, l’homme n’est pas seul sur notre planète.
Avant de détailler cette mauvaise surprise pour la Grande Armée, intéressons-nous à l’état de l’Empire, et à ce qui se passait dans notre cité havraise entre 1789 et l’épopée napoléonienne.
En France, à cette période, on recense entre 1789 et 1801 quelque 28,6 millions d’habitants, faisant de la France le pays le plus peuplé d’Europe.
En 1816, l’Empire compte 30,5 millions d’habitants.
Au Havre, la population reste relativement stable :
- En 1793 : 16 200 habitants (3e ville normande)
- En 1821 : 20 768 habitants
En 1813, la guerre maritime contre l’Angleterre fait perdre 9/10e de son tonnage au port du Havre. La construction navale et les commandes militaires s’effondrent, entraînant une baisse de 80 % du taux d’emploi local.
La ville reste cependant une sentinelle maritime du pouvoir central parisien, attirant par sa vocation maritime des négociants venus de l’Est de la France, de Suisse et d’Allemagne.
Quelques dates à retenir :
- 1798 : Bombardement anglais sur Le Havre
- 1802 : Retour des sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve, après avoir été destituées à la révolution et exclues de l’hôpital
- 1802 et 1810 : Visites de Napoléon au Havre
- 1806 : Reprise du plan Lamandé avec le creusement des bassins du Commerce et de la Barre
- 1811-1814 : Construction de nouveaux remparts imposants avec triple fossés, à 400 m au nord des anciens
Le personnel médical havrais en 1795 se composait de 5 chirurgiens-barbiers, 3 médecins et 15 gardes-malades.
Revenons au thème de cette rubrique, avec le rôle inattendu d’un petit intrus sur le cours de l’histoire et la fatale retraite de Russie de la Grande Armée de Napoléon, qui voyait ses ambitions européennes contrariées. En s’engageant sur la route de Moscou (juin 1812) pour affronter une énième coalition, Napoléon n’imaginait pas que ses troupes subiraient, en quelques mois seulement (de juin à décembre 1812, avec la symbolique bataille de la Bérézina), une déroute aussi humiliante.
Quid du typhus et de son vecteur, le pou ?
Souvent confondu à l’époque avec d’autres maladies infectieuses, le typhus était surnommé la fièvre des prisons, des hôpitaux, des navires, ou encore, jusqu’en 1815, « la peste de guerre », omniprésente en Europe.
En 1811, l’étude de Von Hildenbrand fait référence au typhus contagieux. Entre 1814 et 1820, pas moins de 23 thèses médicales sont consacrées au sujet par des médecins de la Grande Armée.
Cette rubrique offre un éclairage différent sur la déroute de la campagne de Russie en 1812.
La Grande Armée, forte de 771 500 hommes (comprenant de nombreux soldats étrangers), avait déjà été frappée par une première épidémie de dysenterie (80 000 malades selon Kerckhove, chirurgien de l’armée napoléonienne). Des foyers de typhus apparaissent ensuite dans les hôpitaux militaires, causant entre 80 000 et 90 000 morts en septembre 1812, dont 30 000 soldats napoléoniens. Selon ces observations, on estime entre 45 000 et 50 000 le nombre de décès dus au froid, à la faim et aux maladies. Les archives lituaniennes évoquent même jusqu’à 75 000 cadavres issus de divers pays.
Une étude ADN menée par l’équipe du Dr Didier Raoult sur 3 284 corps exhumés a révélé la présence de Rickettsia prowazekii (responsable du typhus) et de Bartonella quintana (agent de la fièvre des tranchées), deux bactéries transmises par les poux, dans au moins 29 % des cas analysés. Mais l’épidémie ne s’est pas limitée aux soldats : les villes traversées par les survivants de la Grande Armée ont également été touchées : Dantzig, Hambourg, Dresde, Mayence, puis Strasbourg, Paris et Grenoble.
À Paris, on recense 214 décès parmi 746 soignants.
Le typhus contagieux était décrit ainsi :
- 1er septénaire : Phase fébrile et inflammatoire
- 2e septénaire : Phase nerveuse (délire, stupeur)
- 3e septénaire : Guérison possible ou décès par complications
La contagiosité était déjà soupçonnée, liée à la présence de poux sur le corps et dans la « crasse » des soldats, fragilisés par le froid et la malnutrition. (Instruction sur le typhus, 1814).
Le bilan fut dramatique, démontrant une fois de plus que les maladies peuvent se révéler plus meurtrières que les armes elles-mêmes.
Sur un échantillon de 302 décès, seuls 3 % sont morts au combat, contre 24 % par blessure et 73 % par maladie.
Pour les blessés et malades de la Grande Armée, la retraite de Russie fut un long calvaire, marqué par une indiscipline totale, où les soldats en venaient à se battre entre eux pour survivre. Seule la moitié des survivants de la Bérézina survécut. Napoléon ne ramena que 25 000 soldats valides après cette débâcle. Même les 180 000 chevaux payèrent un lourd tribut à cette retraite, faute de fourrage ou bien sacrifiés pour nourrir les hommes.
La situation sanitaire des troupes napoléoniennes est parfaitement résumée par le docteur Kerckhove (1789–1867) :
« Le typhus fait des progrès atroces dans notre armée démoralisée… La maladie fut meurtrière dès qu’on cessa de s’occuper des malades… livrés à l’horreur des hôpitaux, aux miasmes putrides… pêle-mêle les uns sur les autres, par terre, sans paille, dans leurs ordures… au milieu des cadavres, des gémissements et des lamentations. »
Les ravages du typhus, dans différents contextes, sont tout aussi frappants :
- Nantes : 3 000 morts dans les prisons révolutionnaires
- 1793–1795 : 12 000 décès sur 60 000 soldats en Espagne
- 1794–1795 : 54 000 malades et 5 300 morts dans l’armée d’Italie
- 1801 : 600 décès parmi les officiers de santé militaire
- 1805 : 12 000 victimes dans les hôpitaux d’Europe (soldats et soignants) après Austerlitz
Aujourd’hui encore, le typhus épidémique sévit dans les zones de guerre, de famine et dans certaines prisons. Il est transmis par les poux, dont les déjections infectent la peau irritée par le grattage.
Rickettsia prowazekii, bactérie Gram négatif, en est le principal agent. Elle est pathogène pour l’endothélium des capillaires et la média des gros vaisseaux.
Le tableau clinique actuel inclut :
- une fièvre brutale (39–40°C), céphalées, myalgies
- un exanthème polymorphe apparaissant vers le 4e jour
- une asthénie marquée et des troubles psychiques (tuphos), présents dans 80 % des cas
Un traitement rapide par cyclines est indispensable pour éviter les complications neurologiques, vasculaires et rénales.
Dans une récente déclaration à propos du conflit russo-ukrainien, le président russe évoquait l’héroïsme du peuple russe face à l’invasion éphémère de Napoléon (juin à décembre), qui battit en retraite après l’incendie de Moscou et de ses environs.
Mais il passe sous silence, et néglige le rôle décisif joué par les épidémies, notamment le typhus et ses compagnons, les poux dans cette déroute historique de la Grande Armée.
Et surtout, il refuse aujourd’hui cette même reconnaissance à un peuple ukrainien qui, à son tour, défend son territoire envahi.
Docteur M.LEBRETON.
Bibliographie :
Dupont, M. (1999). Dictionnaire historique des médecins dans et hors de la médecine. Paris : Larousse.
Ducoulombier, H. (2014). L’Aigle et le pou : le typhus dans la Grande Armée. Histoire des sciences médicales, 48(2), 165–173.
Halioua, B. (2008). Ces dermatoses qui ont changé l’histoire de France. Paris : Éditions Privat.
Boudet, J. (1988). Histoire de France par l’image. Paris : Bordas.
Larané, A. (2019). Les grandes dates de l’histoire de France. Paris : Librio.
Chabannes, H. Le Havre : naissance et renaissance d’une ville portuaire : Éditions OREP.
Manneville, P. Regards sur quatre siècles de vie hospitalière au Havre.










