Après les éloges adressés aux médecins qui ont contribué à la mise en place d’une démarche diagnostique fiable et d’un mode de pensée rationnel face aux problèmes pathologiques de leur époque, voyons à présent, avec cette chronique, quel était l’état de la médecine, de la chirurgie et de la situation sanitaire de la France au début du XIXᵉ siècle.
Ces praticiens, célèbres ou non, méritent notre reconnaissance, car après les errements idéalistes de la Révolution, avec la fermeture des facultés et la déstructuration de nombreuses institutions, il fallait un sursaut. La passion qui animait ces pionniers précédemment évoqués a permis la mise en place d’un système de santé moderne, plus efficace, et de nouveaux concepts d’hygiène publique pour l’ensemble du pays.
Révolution et Empire sont passés, laissant derrière eux les événements et les acquis sociopolitiques que l’on connaît, mais aussi leurs tourments et conséquences.
Quel était donc l’état sanitaire de la France durant le premier quart du XIXe siècle ?
De 1786 à 1815, de nombreux médecins, tels que CABANIS, BOYER, PINEL, DESGENETTES, VICQ d’AZYR, qui fréquentaient les salons intellectuels, enthousiasmés par les idées nouvelles issues de la Révolution, vont s’attacher à faire évoluer la médecine :
- en réformant les études et l’exercice médical,
- en s’attaquant au problème des hôpitaux,
- en proposant des règles d’hygiène publique jusque-là négligée
Portrait des docteurs CABANIS, BOYER, PINEL, DESGENETTES et VICQ d’AZYR
Mais malgré de belles découvertes et initiatives, de grandes carences subsistaient, et l’ensemble des hôpitaux était dans un état désastreux.
Hôtel dieu vers 1855
Situation des hôpitaux
« Les hôpitaux sont en quelque sorte la mesure de la civilisation d’un peuple. »
Cette remarque de TENON, prise à la lettre, ne pouvait pas le laisser indifférent, tant les descriptions des hôpitaux de l’époque étaient effrayantes.
En effet, à la suite du constat d’un taux de mortalité globale de 25 % à l’Hôtel-Dieu de Paris (qui arborait à son entrée principale l’inscription « C’est ici la maison de Dieu et la porte du ciel »), des rapports successifs de savants tels que COULOMB, LAPLACE et LAVOISIER réclamèrent la création de 4 000 lits supplémentaires à Paris afin d’éviter de compter jusqu’à quatre malades, voire plus, par lit.
Il fallait également composer avec le bruit, la chaleur, et les escaliers trop étroits, faisant office d’aspirateurs à miasmes et à odeurs vers les étages, et servant même parfois de zones d’évacuation des eaux usées.
Les malades, contagieux ou non, étaient mélangés.
Les opérations étaient pratiquées au milieu des salles communes.
L’utilisation de la paille était courante pour les agonisants et les incontinents, souvent sur la même paillasse.
Le tableau était apocalyptique.
- La gale, autrefois redoutable car elle se surajoutait au manque d’hygiène et aux lésions de grattage d’autres dermatoses, sévissait de manière quasi endémique.
- Les latrines étaient communes, même lors de dysenteries contagieuses
- Et, la petite vérole restait banale.
CABANIS affirmait de façon péremptoire :
« A l’hôpital, les plaies simples deviennent graves puis mortelles, et les opérations ne réussissent presque jamais. »
Au Havre, que dire ?
Au Havre, la période fut marquée par un déclin économique maritime sans précédent, le trafic et la construction navale chutèrent de 80 à 90 % en raison du blocus avec l’Angleterre instauré à partir de 1806.
Sur le plan sanitaire, rappelons pour notre cité :
- 1785 : partage avec l’hôpital de Honfleur du privilège finançant en partie les dépenses hospitalières,
- 1788 : construction de la Miséricorde,
- 1793 : destitution et emprisonnement des religieuses hospitalières,
- 1795 : violences contre-révolutionnaires. Simon BERNODAT, officier de santé et membre du Conseil général, est poussé au suicide après des injures et outrages quotidiens devant sa maison,
- 1796 : création du bureau de la Miséricorde (Bienfaisance)
Dernière construction existant de la ferme où fut édifié l’Hôpital général du Havre en 1669. (Photographie extraite de l’ouvrage de Philippe Manneville, p. 16)
Une terrible épidémie, décrite par le docteur Louis Pascal JOURDAIN (1760-1828), médecin depuis 1785 et également juge de paix à Yvetot, frappa la région. Quatre officiers de santé, mandatés par le département, expliquait cette épidémie (1795-1796) par la disette et la mauvaise qualité des aliments, provoquant fièvre, troubles digestifs avec syndrome abdominal, hémorragies et décès. À ces causes s’ajoutait la stagnation des eaux dans la plaine de Graville et de L’Eure.
- 1801 : création d’une crèche,
- 1802 : réintégration des religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve, avec des obligations : rendre compte chaque mois des sommes confiées, mais logées, nourries et indemnisées (150 F/an). Elles étaient exemptées des soins aux femmes de mauvaise vie, aux personnes riches et aux parturientes, et ne pouvaient partager les repas de l’aumônier. En 1841, on en comptait jusqu’à 18,
- 1807 : aménagement d’un séchoir à linge pour l’hôpital,
- 1818 : attribution d’un terrain pour financer l’hôpital,
- 1824 : constitution de l’intendance sanitaire et construction d’un nouveau lazaret au Havre.
Enfin, signalons parmi les médecins de notre cité le docteur J.S.A. SURIRAY (1769-1845), naturaliste et ami de Charles-Alexandre LESUEUR (1778-1846), (explorateur havrais en Terres Australes). Ce médecin s’illustra par ses études du milieu marin et par son intérêt pour le phénomène de bioluminescence, c’est-à-dire la production de lumière par réaction biochimique chez des bactéries et des animaux marins.
Au Havre, comme dans toute la France et dans les hôpitaux parisiens, les médecins, qu’ils exercent à l’hôpital ou en ville, durent relever le défi de réformer l’état et le fonctionnement des établissements de soins, tant le constat était accablant. En témoigne cette lettre du Conseil général adressée au département de la Seine-Inférieure :
L’hospice de notre commune est dans l’état le plus déplorable, tout y manque, plus de drogue, ni de vivres, ni moyen de s’en procurer. Infirmes et vieillards n’ont de changement de draps que tous les six mois et de chemises tous les trois mois, et ils traînent sur un véritable fumier le reste de la plus pénible existence…
La prochaine chronique abordera ce problème majeur en France.
Elle évoquera également les ébauches de solution et les recommandations indispensables pour accompagner les découvertes des pionniers de cette médecine nouvelle, qui attirait déjà de nombreux étudiants étrangers à Paris.
Dr Michel LEBRETON
Bibliographie
- Le Peuple du Havre et son histoire. Des origines à 1800 – J. Legoy
- Regards sur quatre siècles de vie hospitalière au Havre – Ph. Manneville
- Hygiène et Médecine – J.M. Galmiche, éditions Louis Pariente










