Nous avons feuilleté à la Galerne le bouquin Dr Coq de Thierry Lecoquierre qui avait pratiqué un peu de médecine générale au Havre et que certain ont peut être connu…
Nous vous livrons un extrait savoureux « pour la sauvegarde de la pifométrie médicale », à consommer sans modération.
 

Pour la sauvegarde de la pifométrie médicale

Mine de rien, mon ami m’avait poussé dans mes retranchements. Oui, je l’ai confessé dans ce doux moment d’égarement arrosé, mon principal outil décisionnel est bien le pifomètre. Et de tenter quelques vers triviaux pour tenter de faire oublier les verres. Faut-il un nez pour être toubib ? C’est peu dire. « Faut un roc !… Faut un pic !… Faut un cap !… Que dis-je, faut un cap ?… Faut une péninsule ! »

N’ayons pas peur des mots. Si le Professeur d’un CHU réputé sait draper doctement ses hésitations dans son « « sens clinique », le menu fretin généraliste des bas quartiers manigance sans honte à grands coups de tarin. Toute la journée, nous flairons, et pas uniquement les bons effluves de ce qui porte jupon. Que le premier généraliste contradicteur ose me jeter la première pierre.

C’est que nous fonctionnons comme ça ! Devant un petit lumbago, nous donnons un arrêt de travail à la louche : 2, 3, 8 jours, c’est selon l’appréciation de notre appendice nasal. C’est pire pour la durée d’une ITT (Incapacité Totale de Travail) : les mêmes bobos d’une cocotte ou d’un travailleur de force en cotte ne se cotent pas du tout pareil ! Devant la céphalée ou l’asthénie, nous discriminons souvent la bricole du préoccupant au jugé. Immédiatement en ouvrant la porte de la salle d’attente, nous flairons l’embrouille.

L’évolution de la société pourrait nous montrer du doigt, qui veut du 100 % garanti sans risque. Il faudrait tout normatiser, et formatiser le reste. Évidemment qu’il faut tout faire pour diminuer nos marges d’erreurs, nos approximations, nos petits meurtres par insouciance joyeuse, mais il faut bien vendre un peu de vie au patient qui consulte, savoir lui taper sur l’épaule en lui disant « ça va passer, vieux » et ne pas l’embarquer systématiquement dans un circuit rigide à la recherche de la vérité vraie, souvent inatteignable au moins pour de sordides raisons économiques.

La pifométrie est au cœur de notre métier et tout ce qui a pour effet de la limiter risque d’appauvrir notre sens clinique et notre excitation intellectuelle. Quand nous n’aurons qu’à appliquer des algorithmes rigides, qu’à dépister les masses de façon systématique, qu’à analyser des paramètres biologiques, qu’à lire des comptes rendus d’imagerie, le métier de généraliste aura perdu de sa substance profonde et de sa superbe. La bidouille représente la véritable essence de ce métier hors du commun : ne la laissons pas se perdre !

La décision médicale se prend en intégrant un grand nombre de données situées sur des plans différents. J’ai peur de me répéter, mais la médecine générale est davantage que la simple juxtaposition de spécialistes, dont le métier est bien de donner une réponse précise à la question précise que nous leur posons. Le généraliste doit gérer l’immédiat, le symptôme débutant, le tableau brouillé. L’ancien interne généraliste intervient comme intermédiaire des interstices, interrogateur des intersections, interminable interlocuteur interlope, interface intergénérationnel, interprète de l’interféron et des intertrigos, intercepteur des intérêts intérieurs, intervalle interprofessionnel, intercalaire intercesseur, intégrateur. Je dépose une nouvelle dénomination pour notre profession : « interaliste ».

Même Braun*, qui a réuni autour de son nom les ultra-généralistes les moins rêveurs et les plus besogneux, a bien décrit les tableaux que nous rencontrons en médecine généraliste et que nous ne pouvons étiqueter comme il se devrait : Qu’est-ce que j’ai docteur ? Euh, je n’en sais rien, mais a priori ça devrait passer tout seul. Et le pire, c’est que ça fonctionne le plus souvent très bien !

Au cardiologue de répondre précisément si l’angor supposé est bien coronarien. Seul, dans nos murs, nous avions déjà tranché en partie, après écoute, interrogatoire, observation d’une foultitude de signes objectifs et subjectifs, conscients et inconscients, intégration de paramètres sociaux familiaux et analyse soigneuse des données cliniques. À longueur de journée, c’est le même leitmotiv qui nous taraude : C’est t’y grave ? C’est t’y pas grave ? Dis comme ça, ça perd un peu de superbe, mais je vous assure que ça assure.

Un bon généraliste a plus souvent le nez fin qu’une culture médicale exhaustive, il se doit d’être un pifologue d’exception, tandis que le spécialiste hospitalier peut se permettre de n’être qu’un technicien obsessionnel hors pair.

Bien qu’il tente au mieux d’approcher les normes en vigueur, le généraliste patauge allègrement dans le foutoir comme un goret dans une porcherie : avec le sourire ! Le bien-être de ses patients ne peut se résumer à des objectifs standardisés stricts : il n’est heureusement pas une journée où nous ne désobéissions aux œuvres de santé publique pour le bien de nos patients. Le petit chouïa d’amélioration de l’hygiène de vie d’un patient nous satisfait tout autant que la régularisation stricte d’un paramètre au prix d’un chamboulement de l’homéostasie personnelle ou familiale. Mieux vaut qu’un patient fume un tantinet plutôt qu’il ne décharge son agressivité sur son entourage.

La mode nous incite à des objectifs chiffrés : retrouvons les subjectivités que nous apportent les patients, ou du moins ne les perdons pas des yeux. Voici quelle pourraient être les missions du MG : des objectifs de santé publique et des « subjectifs » de santé privée. Contre la pifologie, des règles sont édictées, de plus en plus nombreuses, de plus en précises, de plus en plus encombrantes : méfiance de ne pas les appliquer trop respectueusement, l’arbre décisionnel pouvant cacher la richesse de la forêt.

Abusons des résonances : je ne peux oublier la banalité du mal décrite par Hannah Arendt* à propos du procès Eichmann. Elle nous y explique que l’obéissance aveugle à des petits ordres supérieurs peut nous priver très vite de nos qualités de réflexion.

Le procès de la pifologie, qu’on nous présente comme progrès indépassable pourrait bien nous faire perdre notre intelligence, qui reste encore une capacité nécessaire à la pratique de notre métier.

Thierry LECOQUIERRE

* « Pratique, Critique et Enseignement de la médecine Générale » de Robert Niklaus BRAUN, ouvrage publié en 1979 sous les auspices de la Société Française de Médecine Générale aux Éditions PAYOT.

* Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, traduction française A. Guérin, Gallimard, 1966 ; Folio, 1991

 
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