Un article surprenant et intéressant… lu pour vous et proposé par Carine BROCARD

RÉFÉRENCE : Gandhi M, Rutherford GW : Facial Masking for Covid-19 – Potential for « Variolation » as We Await a Vaccine. N Engl J Med. 2020; publication avancée en ligne le 8 septembre. doi: 10.1056/NEJMp2026913

 Alors que le SARS-CoV-2 poursuit sa course folle, serait-il possible que l’un des piliers de la lutte – le masquage facial universel – puisse contribuer à réduire la gravité de la Covid-19, jusqu’au point de rendre les personnes asymptomatiques ? Si cette dernière hypothèse se confirmait, le masquage universel pourrait-il, comme la « variolisation », générer une immunité, freinant ainsi la propagation du virus en attendant l’avènement des vaccins ?

« En mars, quand il fait beau, prends ton manteau (et ton masque) »

Bien que très loin de nos habitudes occidentales, une bonne raison de porter le masque s’est imposée au mois de mars, lorsque des études ont commencé à décrire des taux élevés d’excrétion virale par le nez et la bouche des patients pré-symptomatiques ou asymptomatiques, à des taux équivalents à ceux des patients symptomatiques. Le 3 avril, les CDC ont donc recommandé au public le port de masques en tissu dans les zones où le taux de transmission communautaire est élevé – une recommandation qui a été suivie de manière inégale aux États-Unis.

Une relation étroite entre le port de masques par le public et la lutte contre la pandémie

Des études épidémiologiques menées dans le monde entier, en particulier dans les pays asiatiques qui s’étaient habitués au port de masques à l’échelle de la population lors de la pandémie de SRAS de 2003 (NDLR : ou depuis plus longtemps en raison des pics de pollution atmosphérique) ont montré qu’il existe une relation étroite entre le port de masques par le public et la lutte contre la pandémie. Des données récentes émanant de Boston démontrent que les infections par le SARS-CoV-2 ont diminué chez les soignants après la mise en place du masquage universel dans les hôpitaux municipaux à la fin du mois de mars.

Moindre inoculum, moindres symptômes

Le virus a la capacité de provoquer une myriade de manifestations cliniques, allant de l’absence totale de symptômes à la pneumonie, au SDRA et au décès. Des données virologiques, épidémiologiques et écologiques récentes ont conduit à l’hypothèse que le masquage facial pourrait également réduire la gravité de la maladie chez les personnes infectées, allant dans le sens d’une théorie de longue date sur la pathogénèse virale, selon laquelle la gravité de la maladie est proportionnelle à l’inoculum viral reçu. Depuis 1938, est exploré chez l’animal, le concept de la dose létale d’un virus – ou la dose à laquelle 50 % des hôtes exposés meurent (DL50).

Dans les infections virales où les réponses immunitaires de l’hôte jouent un rôle prédominant dans la pathogenèse virale, comme avec le SARS-CoV-2, un fort inoculum viral peut submerger et déréguler les défenses immunitaires innées, augmentant ainsi la gravité de la maladie. En effet, l’immunopathologie de régulation négative est l’un des mécanismes par lesquels la dexaméthasone améliore le pronostic des patients en état critique. Des doses élevées du virus administré ont conduit à des manifestations plus graves de Covid-19 sur modèle animal (hamster syrien).

Davantage de formes asymptomatiques grâce au masquage collectif ?

Le taux d’infections asymptomatiques a été estimé à 40 % par les CDC à la mi-juillet, mais ce taux serait supérieur à 80 % dans les milieux où le masquage facial universel est utilisé, ce qui fournit des preuves observationnelles de cette hypothèse. Les pays qui ont adopté le masquage général ont obtenu de meilleurs résultats en termes de taux de formes graves et de décès, ce qui, dans des pays où les tests sont limités, suggère un passage des infections symptomatiques aux infections asymptomatiques. Théorie également confirmée sur modèle animal (hamster syrien).

Le modèle humain

Lors d’une épidémie survenue sur un bateau de croisière argentin fermé, où les passagers ont reçu des masques chirurgicaux et le personnel des masques N95, le taux d’infection asymptomatique a été de 81 % versus 20 % lors des précédentes épidémies sur des bateaux de croisière sans masquage universel. Lors de deux récentes flambées dans des usines alimentaires américaines, où tous les travailleurs ont été obligés de porter des masques, la proportion d’infections asymptomatiques parmi plus de 500 personnes infectées a été de 95 %, 5 % seulement présentant des symptômes légers à modérés. Les taux de létalité dans les pays où le masquage est obligatoire ou appliqué à l’ensemble de la population sont restés faibles, même après la levée du confinement.

Élémentaire mon cher Jenner

La variolisation était un processus par lequel des personnes sensibles à la variole étaient inoculées avec du liquide infecté prélevé sur une vésicule d’une personne atteinte de variole, dans l’intention de provoquer une infection légère et une immunité ultérieure. Cette technique n’a été pratiquée que jusqu’à l’introduction du vaccin contre la variole, qui a finalement éradiqué la maladie.

En attendant le ou les vaccins, toute mesure de santé publique propre à accroître la proportion d’infections asymptomatiques par le SARS-CoV-2, pourrait à la fois rendre l’infection moins mortelle et augmenter l’immunité de la population sans provoquer de formes graves ni de décès.
Le débat porte actuellement sur les composantes humorales et cellulaires de la réponse immunitaire adaptative au virus qui permettraient de mieux estimer le niveau d’immunité plus durable des cellules T et des cellules B mémoires. Des données prometteuses suggèrent qu’une forte immunité à médiation cellulaire résulte d’une infection par le SARS-CoV-2, même légère ou asymptomatique.

D’autres études pour confirmer ou infirmer la théorie moderne de la variolisation

Afin de tester l’hypothèse selon laquelle le masquage collectif est l’une des stratégies de contrôle de la pandémie, d’autres études comparant le taux d’infection asymptomatique dans les zones avec et les zones sans masquage universel, doivent être menées. Enfin, pour tester l’hypothèse de la variolisation, il faudrait d’autres études comparant l’intensité et la durabilité de l’immunité des cellules T spécifiques, entre les personnes atteintes d’une infection asymptomatique et celles atteintes d’une infection symptomatique, portant sur le ralentissement naturel de la propagation du virus dans les zones présentant une forte proportion d’infections asymptomatiques.

En fin de compte, la lutte contre la pandémie consistera à faire baisser à la fois les taux de transmission et la gravité de la maladie. De plus en plus de preuves suggèrent que le masquage facial à l’échelle de la population pourrait profiter aux deux composantes de la réponse.

Rédacteur : Dr Bernard-Alex Gaüzère – JIM du 05/10/2020

 

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