Dans la dernière chronique se mêlaient colères et réquisitoire contre la violence, aveugle, et sciemment assumée, pour des motifs complexes et malheureusement difficiles à excuser, et à l’opposé, concernant Le Havre et l’Estuaire et contrastant avec les horreurs de la guerre, l’histoire de la construction de l’hôpital Général du Havre, en 1669.

A l’Humanitaire s’attachent de nombreux qualificatifs positifs et fédérateurs :

Action Humanitaire – Association Humanitaire – Couloir /Corridor Humanitaire – Mesure Humanitaire – Mission Humanitaire – Organisation Humanitaire, qui ne peuvent que nous réjouir et réconforter face à tant de détresses.

A l’origine de cet élan, les mêmes motivations que celles qui motivaient les ordres religieux dès le Vème siècle, où le christianisme inspirait les initiatives charitables.

Rappelons, avec quelques dates, les premières manifestations de cet élan caritatif et humanitaire :

  • 1812 : tremblement de terre au Venezuela, mission humanitaire US
  • 1854 /55 : Florence Nightingale met en place des équipes d’infirmières lors de la guerre en Crimée (1853/56)
  • 1861 /65 : Elle intervient à nouveau, lors de la guerre de Sécession US
  • 1859 : Lors de la bataille de Solférino, Henri DUNANT plaide pour une ASSISTANCE NEUTRE- pour les militaires agonisants et blessés sur les champs de bataille.
  • 1863 : Henri DUNANT et quatre personnalités helvétiques créent la CROIX ROUGE INTERNATIONALE
  • 1949 : CONVENTIONS DE GENEVE (4), complétées en 1977 par deux protocoles consacrés aux civils menacés par les conséquences de la guerre
  • 1971 : Au Nigéria, dans le conflit du BIAFRA, scission au sein du comité international de la Croix Rouge et formation de MSF, MEDECINS SANS FRONTIERE, qui s’affranchit des règles de neutralité au profit de la médiatisation des contextes et conditions d’interventions de MSF, jusqu’à la notion d’INGERENCE.

Avec le conflit en Ukraine, nous voyons chaque jour à quoi l’action humanitaire fait référence. D’autres exemples, tout aussi malheureux, sont connus dans le monde depuis des années et ont permis de mettre en place des organisations internationales dont l’action est devenue un fait historique. Au dynamisme et à l’élan charitable de ces acteurs de l’humanitaire, s’est associée une reconnaissance juridique, même si celle-ci est imparfaite, souvent bafouée, voire ignorée dans certains pays comme on le voit actuellement avec le sort des civils.

Ainsi, de très nombreuses ONG et institutions internationales se sont multipliées depuis la seconde moitié du XXème siècle (jusqu’à plus de 170 connues en France) dans les domaines de l’urgence médicale – sanitaire – alimentaire et face au handicap. Elles tentent, en mettant toutes les compétences à contribution (médico-chirurgicales, technologiques, architecturales, sécurité civile) de pallier aux carences de nos sociétés face à la pauvreté et dans les situations de guerre, de catastrophe naturelle et secondairement, lors de la reconstruction.

Quel rapport, même lointain, avec ce que vivait la population havraise à ses débuts ? En effet, quelles étaient les difficultés vécues quotidiennement au Havre de Grâce, en raison de conditions de vie domestique et à quels risques les havrais devaient-ils échapper dans cette nouvelle cité ?

Rappelons d’abord l’évolution lente de l’espérance de vie :

  • Au moyen-âge : 25 ans avec une forte mortalité infantile
  • Au XVIème siècle : 35 ans, vers 1550
  • Au XVIIème siècle : entre 38 ans, en 1650, et 52 ans, fin XVIIème

Les archives et les registres paroissiaux concernant le Havre et son territoire ne donnent que peu de renseignements sur les causes de mortalité entre 1517 et 1700, hormis les fléaux épidémiques mentionnés dans d’autres chroniques (Stétho 34) : MALARIA, PESTE (1563 / 1637 / 1668), TYPHUS (1690).

Afin de répertorier les causes de décès dans cette période (XVI/XVIIème) prenons l’exemple de l’étude entre 1625 et 1799, de 208 000 actes de décès dans 135 paroisses québécoises où on note :

  1. 2.2% de causes de décès sont identifiées sur 208 000, soit 4 576 cas
  2. La part importante des causes infectieuses épidémiques
  3. Etude selon la Classification Internationale Statistique, on distingue :
    • Maladies infectieuses et parasitaires 6% (dysenterie, coqueluche, rougeole, variole)
    • Tumeurs visibles 0.1%
    • Système nerveux/épilepsie : pourcentage négligeable
    • Apoplexie / maladies cérébro-vasculaires / hémorragie cérébrale : 1.2%
    • Maladies respiratoires (asthme, grippe, pneumonie, pleurésie) : 0.7%
    • Maladies digestives /hernie compliquée /occlusion : 0.1%
    • Maladies génito-urinaires : moins de 1%
    • Complications de grossesse et suites de couches : 2.2%
  4. Classement selon la symptomatologie et un état morbide (43,7%)

Mort subite X (1 468 cas sur 2 003) – Causes indéterminées (373 cas sur 2003) – Signes généraux (fièvres, convulsions, léthargie) (71 cas sur 2003) – Tumeurs cutanées (14 sur 2 003) – Troubles de l’élocution, aphasie (14 sur 2 003) – Signes respiratoires (17 sur 2 003) – Signes digestifs hauts (41 sur 2 003) – Signes digestifs bas (2 sur 2 003)

  1. Causes traumatiques et empoisonnements : 2 101 cas, soit 45.8%

Décès accidentels entre 5 et 35 ans, dans 2/3 des cas : accidents de la voie publique (17 sur 2 101) – Intoxication alimentaire ou végétale (15 sur 2 101) – empoisonnement (10 sur 2 101) – brûlures / incendie (69 sur 2 101) – Froid /Hypothermie (37 sur 2 101) – Faim et manque de soin (13 sur 2 101) – Foudre (51) – Noyade (1 302) – Suffocation/ Etouffement (12) – Chutes (19) – Chutes d’objets (71) – Exécution (12) – Suicide (13) – Arme à feu (21) – Arme tranchante (2) – Traumatisme par explosif / boulet de canon (295)

Avec cet éventail de causes identifiées selon les possibilités diagnostiques de l’époque, et avec les circonstances de décès, nous avons la possibilité d’imaginer les pathologies et causes de décès sur des organismes fragilisées par les carences alimentaires et les difficultés de la vie quotidienne de ces périodes au Québec, comme en Normandie.

Ainsi, l’Hôpital Général du Havre, à Ingouville, pouvait constituer en 1669 le refuge offrant protection et possibilité de soins quand le mauvais sort s’abattait sur la population.

Sur un ouvrier blessé sur son chantier, une mère, un enfant, un soldat, un marin à l’occasion d’une rixe, une personne fragilisée par l’âge, la maladie ou tout autre ennemi invisible qui menaçait la vie.

A sa création, l’Hôpital Général du Havre répondait à des objectifs rappelés ci-dessous :

  • 14 juin 1662 : Edit royal instaurant le renfermement des mendiants sur tout le royaume, avec la création de 30 hôpitaux généraux
  • Extension démographique du Havre, enfermé derrière les remparts, passant de 600 habitants en 1523 à 19 250 en 1680.
  • Lutte contre l’insalubrité croissante et la répétition d’épidémies promptes à se développer dans une cité à haute densité et dans des conditions sanitaires déplorables
  • Enfin, la lutte contre la pauvreté qui donnait à l’hôpital le pouvoir de cacher la misère envahissante, tout en tentant d’apporter un minimum de soins aux plus démunis et les moyens de se réhabiliter par l’apprentissage de métiers utiles à la cité, comme nous le verrons avec l’étude de l’organisation et la gestion de l’hôpital ainsi que ses règlements intérieurs. Citons, la fabrication des étoupes pour la construction navale, les ateliers de dentellerie, et les métiers de l’artisanat appris au sein même de l’hôpital.

A tout juste 1 km de la cité, se dressait ainsi l’Hôpital Général de la Charité Saint Jean Baptiste dans le faubourg d’Ingouville, à mi-pente de la côte, qu’on pouvait atteindre en 15 à 20 minutes de marche, et en combien de temps sur un brancard ?

Cet établissement constituait l’espoir de se sortir d’un mauvais pas et d’achever dignement son existence dans cet hôpital qui pouvait accueillir, en 1700, 200 pauvres et malades avec un budget de 25 000 livres. (À l’époque : salaire du soldat : 300 livres/an – forgeron : 160 livres/an – cardinal de Richelieu, gouverneur du Havre en 1628 : 22 millions de livres de fortune, d’après les manuscrits de 1642)

C’est l’occasion de souligner, dans cette chronique, le rôle important  de la Chaussée d’Ingouville dans la structure sanitaire de cette cité.

Espoir vain pour l’époque ? peut-être, si l’on considère le contraste entre la gravité de certaines situations pathologiques et les moyens thérapeutiques limités pour affronter ce combat pour la vie. Au bout du chemin, vers le Nord, se dressait l’immense espoir de s’en sortir. Tel un couloir humanitaire, la chaussée d’Ingouville, tracée dans les anciens marécages, permettait d’emmener toute la souffrance humaine vers le salut. Peut-être ?

Véritable cordon ombilical entre la cité portuaire (avec ses deux paroisses, Notre-Dame et Saint François) et le faubourg d’Ingouville.

Depuis les premiers sentiers au milieu des marécages qui permettaient de relier le bas des falaises jusqu’aux criques à l’origine du port, s’est ainsi constitué un trajet essentiel entre la cité portuaire et Ingouville.

Cet axe de communication permettait la construction de la cité avec le transport des matériaux, bois, pierres, briques depuis les briqueteries de Sanvic et du Pays de Caux, les produits alimentaires du milieu rural, l’eau provenant des sources voisines (principalement la source de Vitanval). Cette chaussée d’Ingouville apparait sur les plans dès 1530 sous la forme d’une allée surélevée, mais encore exposée à la submersion malgré des moulins à vent assurant l’assèchement des marais. Elle débute au niveau de la Porte d’Ingouville, dans les remparts nord de la cité qui était entourée de douves avec pont-levis. En 1662, une nouvelle porte monumentale, baptisée Porte Richelieu, est édifiée (40 m de large et 28 m de haut). Après 1700, la chaussée dispose d’une allée centrale pour les diligences, voitures et charrettes, empierrée avec des rangées d’arbres (800) appréciés pour la promenade.

Mais, surtout, cette Chaussée permettait, par tous les temps, le transport sur des brancards, des charrettes à bras ou à cheval, des malades et blessés criant leur douleur, et l’on peut imaginer leur détresse et leur crainte de ne pas arriver à temps dans l’hôpital de leur salut.

Combien ont terminé leur existence dans les cris et la douleur sur un parcours trop long pour être sauvé d’une fin annoncée ?

Michel LEBRETON


Bibliographie 

 

 

 

 

 

 

 

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