Avant de conclure cette série de portraits avec le parcours médical impressionnant de Louis XIV, évoquons d’abord les dossiers, eux aussi très instructifs, de Charles IX et Louis XIII.

CHARLES IX (1550/roi 1560/1574)

Il règne, sous la régence de sa mère, l’intrigante Catherine de Médicis, jusqu’en 1563, avec une période initiale d’apaisement entre catholiques et protestants, mais le massacre de ces derniers à Wassy ouvre 36 ans de 8 guerres de religion, avec la nuit de la Saint Barthélémy (24/08/1572), dramatique pour des milliers de protestants. Ce jeune roi, au milieu des passions des deux camps religieux, et de sa très influente mère, n’aura pas su empêcher ce massacre.

C’est un roi frêle et grand (1.92 m), violent et extravagant. Son profil comportemental et psychique comporte des aspects inquiétants. Ambroise Paré rapporte sa FOLIE, avec de longues heures de chevauchées à cheval, « s’amusant à tuer » sans raison les animaux domestiques croisés sur son chemin. Il s’étourdissait également à frapper le métal sur des enclumes des heures durant. Ambroise Paré signale également des HALLUCINATIONS qu’il fuyait en chassant des journées entières. Violent, il est à 22 ans, un roi cruel et monstrueux comme le décrit Jean TEULÉ (cf bibliographie) au long d’un parcours pathétique pour ce trop jeune roi manipulé par sa mère. Malgré les soins, d’A. Paré, il meurt à 29 ans (30/05/1574) dans un tableau infectieux.

L’autopsie en présence de nombreux médecins et chirurgiens, dont Mazille, premier médecin du roi et d’Ambroise Paré, concluait :

  • Pleurésie tuberculeuse à gauche
  • Pneumopathie lobaire aigüe et abcès
  • Phtisie moins évoluée à droite

La rumeur d’empoisonnement à l’arsenic avait été évoquée sans être confirmée.

Des conclusions plus récentes évoquent les diagnostics suivants :

  • Nécrose caséeuse
  • Pneumopathie lobaire aigüe avec abcès
  • Surinfection d’une tumeur maligne

Concernant ce roi, une curiosité pathologique a été observée. Véritable « histoire de chasse », on a décrit des « Accès de Sueurs Sanglantes », ni traumatiques, ni par automutilation.

Il s’agit d’une anomalie pathologique exceptionnelle qui a entretenu une certaine légende.

En effet, ce trouble surprenant est décrit sous le terme d’HEMATIDROSE.

Sa conception physio-pathologique comprend plusieurs étapes :

  1. STRESS très intense entrainant une réaction du système SYMPATHIQUE avec surproduction (x20) d’adrénaline provoquant
  2. Une VASOCONSTRICTION des capillaires des glandes sudoripares eccrines, puis
  3. VASODILATATION et RUPTURE brutale des capillaires ainsi fragilisés.

Ces dérèglements des capillaires provoquent des accès de sueurs sanglantes de quelques minutes à ¼ d’heure, avec quelque fois, des saignements muqueux associés (épistaxis, hématurie, saignements digestifs) dont 76 cas ont été décrits entre le XVII et 1980.


LOUIS XIII (1601/1643), dit LE JUSTE

 

Son règne est attaché à l’avènement d’un état fort mis en place par Richelieu entre 1624 et 1642, avec développement du commerce.

Au XVIIème, ce grand siècle est émaillé de nombreuses épidémies de PESTE, en France, et autour du Havre, à Harfleur, entre 1609 et 1615, et en Normandie comme à Eu en 1637, où on dénombre plus de 1400 morts.

Roi à 9 ans, à la mort de son père Henri IV (1610), c’est sa mère, Marie de Médicis, qui assure la régence au-delà de sa majorité en 1614. Le jeune roi, surprotégé, attiré par la musique, l’art militaire et l’histoire, reste sous l’influence de sa mère et de son favori et amant, CONCINI, qu’il fera éliminer en 1617. Gouvernant alors avec Richelieu, son règne voit la constitution d’un empire colonial (Canada, Antilles, Afrique).

Dans le domaine « humanitaire », on peut noter le soutien de Richelieu aux initiatives philanthropiques de Théophraste RENAUDOT (1586/1653), médecin du roi qui crée un Bureau d’adresses en 1612 (équivalent des petites annonces), et, en mai 1631, la Gazette, premier journal français. C’est également en 1634 la création des Filles de la Charité, par Saint Vincent de Paul, au service des malades et enfants trouvés, dont la grande misère émût le saint homme et préoccupait le pouvoir.

Le bulletin de santé du jeune roi est consigné dès 1601 par le Dr Jean HEROARD (1551/1628) chargé de surveiller le jeune dauphin dont il décrit, en grand hygiéniste avant l’heure, les problèmes de santé, dès sa première année.

  • Section en 3 fois,par Heroard lui-même, du filet de la langue du futur Louis XIII en raison de problèmes de tétée
  • 1602, gale, dartres, dermatite atopique secondairement impétiginisée.
  • 1605, première manifestation digestive à 4 ans, avec violent syndrome diarrhéique.
  • 1609, rougeole – 1612, variole
  • Quelques accès de syncope évoquant une possible épilepsie disparaissant à l’âge adulte.

Le médecin fait état d’un comportement colérique et distant vis-à-vis des bâtards nés des liaisons de son père Henri IV et de ses conquêtes.

C’est une personne inquiète, renfermée, taciturne. Enfant cachant ses émotions et souffrant à 9 ans depuis la mort de son père qu’il chérissait, malgré une éducation sévère, d’épisodes dépressifs.

Solitaire et négligé par sa mère très distante, qui avait peu d’affection pour lui, il présentait des accès de bégaiement.

A 14 ans, on le marie à Anne d’Autriche, qu’il épouse, contraint, vivant cette union comme une humiliation selon le Dr Heroard.

1617, assassinat de Concini – Est-ce alors la prise réelle de fonction de roi ou la mort de l’amant de sa mère, qu’il haïssait, qui déclenche la guérison de ses problèmes dermatologiques ?

Ceux-ci avaient été traités par préparations à base de lait de bonnes nourrices, « pommade grise » et l’onguent de Tuthie issu des préceptes d’Avicène et Paracelse, contenant des métaux. Mais aussi, par l’éviction de l’eau pour la toilette. Le dauphin ne bénéficiait donc que d’une toilette sèche en vogue à l’époque, de peur de dilater les pores cutanés et de favoriser l’infection.

L’entretien de la chevelure était superficiel, propice à la propagation des poux. Ce n’est qu’à 7 ans, que le roi prit enfin son premier bain.

  • 1622, campagne militaire en Languedoc. Tuberculose avec fièvre, toux, douleurs thoraciques et expectorations.
  • 1627, à 26 ans, diarrhée fébrile et sanglante – 1630, graves accès intestinaux traités par Electuaire (remède fait de poudre mélangée dans du miel) à la rhubarbe. Evacuation d’un abcès péri-rectal et saignées.
  • 1631/1642, longue accalmie des symptômes digestifs
  • 1642, lors de la campagne du Rousillon, troubles digestifs récidivants avec aggravation le contraignant à rentrer à Saint Germain en laye.

Après une période de 6 semaines de coliques douloureuses, continues, et vomissements avec diarrhées sanglantes, il décède à 42 ans dans un tableau de Péritonite, faisant discuter plusieurs diagnostics après autopsie : « péritonite avec perforation du colon, atteinte du lobe pulmonaire gauche avec lésions tuberculeuses et présence d’un abcès au rein droit ». Les hypothèses sont alors :

  1. Colite par laxatifs consécutive à la multitude de laxatifs et purgatifs (jusqu’à 427 en une année) dans les périodes douloureuses.
  2. Tuberculose digestive. Par une contamination possible lors des cérémonies royales du Toucher des Ecrouelles qui comportaient jusqu’à 200 malades touchés en 1612 et 300 en 1613 et 1627. Donc, dans cette hypothèse, colopathie inflammatoire compliquée de tuberculose dans les dernières années.
  3. MICI – maladie de CROHN, diagnostic évoqué devant ces périodes évolutives entrecoupées d’accalmie totale (1627, premières grandes poussées à 22 ans – 1640, notion d’arthralgies)
  4. Pathologie parasitaire (ASCARIS+++) aggravant les troubles.

En 1627, les problèmes intestinaux pouvaient expliquer les troubles de caractère.

Heroard, constatant « l’absence d’évacuation naturelle du roi qui ne mouchait pas, ne crachait pas, et ne transpirait pas », il en concluait, « rassuré ? » « qu’il ne pouvait éliminer les humeurs organiques (théorie de l’époque) que par ses « heureuses royales diarrhées ».

Dans l’année précédent sa mort, on lui infligea 212 lavements, 215 médications, 47 saignées et au total, 1200 lavements, 250 purges dans les deux dernières années, prescrites par le Dr Bouvard (1572/1628) qui succéda, en 1627, au bon Dr Heroard.


LOUIS XIV (1638/Roi en 1643/1715) – Le Grand Roi, Roi Soleil

Son dossier médical, pour conclure cette galerie de portraits impressionne par la richesse de la documentation.

« Le journal de santé du Roi », tenu dès 1652 par A. Vallot, puis d’Aquin et Fagon, médecins du roi, décline le long parcours du roi avec une multitude de problèmes qu’il affrontera, avec courage, montrant tout au long de son calvaire médico-chirurgical,  une remarquable tolérance à la douleur, offrant ainsi son corps à la science et à ses médecins.

Ce journal quasi-quotidien relate les soins, examens cliniques, observations des selles et urines avec un souci du détail digne de Théodore Monod (Rouen 1902/2000), décrivant les excréments des animaux du désert pour en déduire mode de vie et état de santé. De la même façon, ces médecins de Louis XIV viennent renforcer le pouvoir royal en démontrant son courage et sa faculté à surmonter tous les désordres de son corps, et en rendant populaire ce roi que les maladies n’épargnent pas, lui attirant ainsi une certaine pitié.

Les historiens disposent ainsi d’une source de 482 feuillets sur sa santé.

Louis XIV est l’enfant très attendu de Louis XIII, père à la santé chancelante précédemment étudiée et de la lymphatique Anne d’Autriche.

J. Cousinot, puis F. Vaultier (1651), A. Vallot (1652) et A. d’Aquin (1667) sont ses premiers médecins, entourés d’un service médical qui comptera jusqu’à 35 personnes en 1698, avec médecins, chirurgiens et apothicaires.

  • 1647, variole à 9 ans
  • 1655, blennorragie à 17 ans qui fit craindre pour sa fertilité
  • 1658, scarlatine sévère
  • 1658, fièvre typhoïde probable à 20 ans, à Calais. Traitée par le vin émétique avec de l’antimoine en raison de l’évolution préoccupante du mal. Ce puissant purgatif le sauva, mais son utilisation immodérée sera responsable de la calvitie du roi.
  • 1663, rougeole, verrues qui pouvaient compromettre la cérémonie des écrouelles
  • 1672, à 34 ans, il présente régulièrement des « vapeurs »
  • 1674, volumineux abcès du cou incisé par G. Mareschal, chirurgien d’origine modeste irlandaise au parcours atypique
  • 1676, ulcération perforant la voute palatine avec sinusite maxillaire dont il guérira après une période de reflux nasal d’aliments. Cette fistule bucco-maxillaire guérira en 1685, après une série de 14 cautérisations sans insensibilisation, par le chirurgien Félix de Tassy

Le roi et son entourage avaient longtemps supporté des odeurs « nauséabondes et cadavéreuses », associés à un état bucco-dentaire déplorable, caries à l’ensemble de la mâchoire supérieure gauche. C’est lors de soins avec arrachement des dents que la perforation avait été provoquée.

  • 1685, alimentation excessive – goutte et coliques néphrétiques
  • 1686 (15 janvier), à 48 ans, tumeur périnéale ferme traitée par emplâtres, puis incisée et cautérisée

L’exploration digitale et par sonde retrouva une fistule anale pour laquelle le clan des médecins proposa une cure à Barèges non effectuée.

Les conséquences de cette fistule furent importantes, avec des décisions politiques  royales insensées et controversées.

Le chirurgien F. de Tassy proposa 3 solutions : 1. Ligature, 2. Cautérisation,  3.Incision sans anesthésie. Le roi autorisa alors, essais et entrainements sur des condamnés en prison et aux galères et sur des indigents ayant ce même problème. La « grande opération » avec un bistouri à la royale (courbe et surmonté d’un stylet) est pratiquée le 18 novembre 1686, avec reprise le 7 décembre, pour bride cicatricielle.

En février 1687, après 85 jours de soins, la guérison est fêtée dans tout le royaume et chantée, ce qui sera à l’origine, discutée, du God Save the King qui « tient lieu » d’hymne anglais, transposé d’un chant religieux par Lully en 1686, puis repris par Haendel.

  • 1696, diabète
  • 1704, furoncle et anthrax pendant 6 semaines
  • Aout 1715, blessure anodine de la jambe gauche, avec douleur attribuée à tort à une sciatique, alors que l’évolution révélait rapidement une gangrène diagnostiquée le 25 aout par le chirurgien Mareschal. Les discussions sur l’opportunité d’une amputation seront vite balayées par l’extension à tout le membre inférieur gauche, puis à droite. Le traitement se limitera à des soins locaux : emplâtres chauds camphrés et des incisions de nettoyage, sans compter les remèdes proposés par les inévitables charlatans, jusqu’au décès, après une lente agonie, le 1er septembre 1715, à 72 ans.

L’annonce de la mort du roi, dans les provinces de son royaume, comme au Havre, arriva avec le retard que l’on devine, au moins 4 jours, sans bouleverser l’activité quotidienne et maritime de la cité. Ce sera l’occasion d’évoquer la transmission de l’information et du savoir à cette époque, sans commune mesure avec la médiatisation contemporaine de l’actualité du XXIème siècle.

Bonne fête à tous !!

Dr Michel LEBRETON


Bibliographie :

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