Chers lecteurs, poursuivons avec cette 21ème chronique le panorama des épidémies au Havre au XIXème siècle.
Chaque siècle connut son fléau : XIIIème siècle : LEPRE, XIV : PESTE, XV : GRANDE VEROLE appelé SYPHILIS par FRASCATOR, en 1546, XVIème siècle : le TYPHUS, XVII-XVIII : VARIOLE et au XIXème : CHOLERA et TUBERCULOSE.
Concernant le CHOLERA, continuons notre exposé en précisant les difficultés de prise en charge, au niveau diagnostic, (en raison de la confusion clinique dans les premiers jours de la maladie, avec de simples dysenteries), en mesurant le degré de méconnaissance sur l’agent infectieux entrainant discussions, polémiques et une organisation sanitaire défectueuse. Mais cette situation aura le bonheur de déclencher des initiatives heureuses en 1892 (6ème épidémie), préfigurant notre permanence de soins du XXème siècle.
QUEL NIVEAU DE CONNAISSANCES AU LONG DE CES 6 EPIDEMIES ?
- Si le V. cholérique est identifié en 1883 par R. KOCH, le diagnostic bactériologique n’est utilisé qu’à partir de 1887 aux USA lors d’une épidémie menaçant NEW YORK ;
- Jusque-là, le diagnostic était essentiellement clinique avec doutes étiologiques et discussions à la phase précoce de la maladie dont l’évolution pouvait être foudroyante
- L’ACADEMIE DE MEDECINE, rédactrice d’un rapport de 199 pages destiné aux médecins par l’intermédiaire des préfectures,
- Décrit les formes cliniques
- S’informe sur les publications étrangères et fait part des conclusions d’autopsie qui relève l’altération des muqueuses digestives et les lésions sur l’innervation intestinale
- Evoque la contagiosité par vêtements et linges souillés, mais tarde à reconnaître la contagion par l’eau (en 1855, SNOW, médecin anglais, informe du rôle de l’eau à la suite d’observations sur l’eau puisée dans la Tamise à proximité d’égouts)
- En 1832, l’eau est fournie par des fontaines publiques et seules 12 maisons au Havre bénéficient de l’adduction d’eau. Pas de réseau d’égouts (seulement 1/3 des rues avec un fonctionnement encore défectueux en 1892). Les déjections sont évacuées par tinettes-réservoirs (15 000 au Havre en 1832) vidées souvent dans les bassins et parfois déjections jetées dans les rues mêmes. Ce sera l’objet de mesures réglementaires d’hygiène et de nettoyage à l’eau chlorurée.
- Au terme des 4 premières épidémies, on observe une évolution du CHOLERA vers le décès en 24 h pour 31%, 2 jours pour 38%, et 3 jours pour 11% des décès. Globalement 85% des décès en 4 jours.
QUELS TRAITEMENTS ?
Dans ce domaine, l’ACADEMIE DE MEDECINE se sentait impuissante. « Succès douteux, échecs nombreux » ainsi se résumait la situation.
Essentiellement symptomatique, le traitement est empirique.
- Traditionnellement en INDE, d’où partirent les épidémies, on utilisait opium, calomel et infusions aromatiques
- Riz, thé contre la déshydratation / lavements de solution d’amidon et de laudanum
- Camphre en friction et lavement comme l’indique le Dr LECADRE.
- Potion de LAZARE RIVIERE (1589/1655) qui est décrite dans son PRAXIS MEDICA
L’évolution du traitement aboutit selon A. BOUTIN, interne au Havre (thèse à Paris en 1893), au protocole suivant :
- Contre les vomissements : glace pilée, potion de Rivière, Ipéca, teinture de Belladone, dans les formes graves
- Contre la diarrhée : opium, ratanhia, morphine sous-cutanée, bismuth. Les lavements jugés inutiles sont abandonnés. Le Pr. DUPUYTREN Guillaume (1777 /1835), brillant chirurgien au parcours remarquable dont la biographie est très intéressante à lire (voir LAROUSSE HISTORIQUE DES MEDECINS), a employé lavements et potions aux extraits de ratanhia et l’acétate de plomb, avec des résultats mitigés, l’incitant à abandonner ces produits
- Crampes et douleurs secondaires à la déshydratation étaient traitées par frictions, étirements et massages.
- Brûlures et douleurs ano-rectales soignées par ratanhia en onguent.
- Déshydratation prise en charge par boissons acidulées, supposées tuer les germes, terme enfin admis par un académicien M. TELLIER qui reliait l’infection à la présence « d’ANIMALCULES », reprenant ainsi les travaux de PASTEUR sur la fermentation.
- Contre les « pouls faibles » et dans les collapsus, injection SC d’éther ou potion avec 15 à 30 gouttes d’éther.
Au chapitre des traitements atypiques et/ou dangereux, citons :
- Saignées, encore pratiquées mais abandonnées en raison de défaillances cardio-vasculaires
- Le champagne glacé, préconisé aux gens aisés
- Injection « de liquide testiculaire », prescrit par BROWN-SEQUARD et préparé selon un procédé secret ; peu utilisé malgré un hypothétique effet excitant.
- A l’hôpital Saint Antoine à Paris et à Hambourg en 1892, des « transfusions d’un sérum artificiel » auraient réduit partiellement la mortalité importante dans ces deux cités.
- Sangsues sur l’abdomen
- « Cautérisation » des épineuses vertébrales avec une flanelle imbibée de térébenthine et ammoniaque, recouverte d’un linge mouillé sur lequel on repassait au fer chaud pour provoquer un effet cutané vésicatoire.
- Enfin, à titre préventif, des pastilles contenant 1cg de poudre de ratanhia conseillées aux personnes exposées
A TOUTE EPOQUE, LA MEDECINE ET LA SCIENCE N’ECHAPPENT PAS A LA DISCUSSION ET AUX POLEMIQUES
Elles sont entretenues par intérêts particuliers et les batailles d’ego que nous connaissons encore actuellement
Seules doivent s’affronter les hypothèses que l’on a la charge de vérifier avec acharnement et méthode avant de vouloir les imposer à la communauté scientifique comme à la société.
Ainsi au XIXème siècle où la notion de contagion restait à débattre, les médecins continuaient à s’opposer :
- Sur les éléments cliniques du diagnostic (dysenterie liée à l’alimentation ou CHOLERA MORBUS ? – voir épidémie de choléra à Marseille en 1884, à l’hôpital du Pharo et une étude sur le choléra dans la région d’Auxerre)
- Sur les mesures d’hygiène autour du malade et dans la collectivité, très discutées.
- Causes de la maladie entrainant des chasses aux sorcières d’autant que les cas de choléra servent de thème pour les masques de la mi-carême, date à laquelle s’étend la maladie en 1832 et en raison de la coloration bleutée du visage des malades qui provoquait la peur.
Ainsi, à Paris, la foule traque les prétendus empoisonneurs jusqu’au lynchage, nécessitant l’intervention de la GARDE NATIONALE. Le journal du Havre, avec une journée de décalage pour la transmission des nouvelles par estafette, relate ces évènements parisiens.
- Au Havre, divisé en 7 arrondissements, c’est le 5ème (SAINT FRANCOIS) avec 5 453 habitants en 1832, où la population est parmi la plus défavorisée, avec des rues plus insalubres (rue Saint Jacques, rue des Galions, rue des boucheries), qui est le plus touché.
Lors de la 4ème épidémie (1865), ce sera la paroisse Saint Nicolas la plus touchée avec 85% de mortalité chez les malades.
Jusqu’à la 5ème épidémie en 1873, les polémiques persistent entre d’une part, les médecins favorables à l’hypothèse d’une « doctrine spontanée du choléra », comme le Dr GUERIN, et d’autre part, les Drs FAUVEL et LAUNAY qui réfutent cette théorie spontanée et approuvent la notion de CONTAGION.
Ces polémiques médicales révèlent les difficultés d’un diagnostic précoce pour mettre en place, très tôt, les mesures d’isolement et de prévention. Début d’épidémie ou simple dysenterie, fréquente à cette époque ? Toute mesure préventive que les autorités (COMITE CONSULTATIF D’HYGIENE DE FRANCE, MUNICIPALITES) pouvaient prendre, s’en trouvait retardée.
Une autre bataille administrative se jouait au niveau des patentes régissant le trafic maritime. Nous clôturerons au prochain Stétho, ce vaste panorama du choléra au Havre
Dr Michel LEBRETON










