NOEL et les fêtes approchent. Avec cette dernière chronique de l’année 2020 qui sera pour l’histoire L’ANNEE COVID 19, achevons notre panorama sur le choléra au Havre de 1832 à 1892.

A partir de 1817, les épidémies de choléra se répandent à 7 reprises sur l’ensemble du globe. On a étudié aux dernières rubriques, les épisodes vécus au Havre au XIXème siècle. Avertis par les autres épidémies, en particulier celles de la PESTE autrefois, et au XIXème siècle par les premiers cas de choléra signalés à Paris, les autorités promulguèrent une loi en mars 1832 destinée à prévenir la diffusion du choléra par voie maritime ou terrestre.

Dans ce but, TROIS TYPES DE PATENTES furent institués pour la navigation et le commerce.

  • PATENTE BRUTE pour les navires au départ d’un pays touché par l’épidémie
  • PATENTE SUSPECTE en cas de situation sanitaire douteuse.

Ces deux situations soumettaient bateaux et cargaisons à une QUARANTAINE ou mise en observation

  • PATENTE NETTE, en l’absence d’épidémie à l’appareillage du navire

Le respect de ce règlement fut l’objet de la résistance des négociants et de la Chambre de Commerce au Havre pour modifier ou retarder la mise en œuvre de la patente brute, en particulier en 1873 (5ème épidémie), avec délivrance de fausses patentes épargnant le trafic maritime.

Deux siècles plus tard, l’application des mesures sanitaires restent problématiques quand il s’agit de préserver les activités indispensables de l’économie.

Cette succession d’épidémies à placer le CORPS MEDICAL en première ligne dans cette lutte contre le choléra dont furent victimes le Dr PINQUER en 1832 et le Dr PIASECKI en 1892, ainsi qu’une infirmière et un chauffeur de l’hôpital en 1892 (dernière épidémie).

Voyons comment les médecins ont affronté cette situation sanitaire grave et s’organisèrent face à une infection qui les déroutait
  • Au Havre, en 1831, 13 médecins discutent des mesures à prévoir si la maladie qui touche alors Russie et Pologne, atteint la France.
  • En 1832, on réserve 40 lits à l’HOPITAL D’INGOUVILLE (au nord, à distance, de la cité) pour les cholériques qui ne pouvaient être soignés à domicile.
  • 3 APOTHICAIRES sont désignés pour fournir gratuitement les traitements aux indigents.
  • En 1832, 13 médecins et un Officier de Santé sont en charge de l’épidémie.

Parmi eux, citons :

  • Le Dr LECADRE (cf Stétho trésor à la bibliothèque) installé en 1829, médecin adjoint des épidémies et de la prévention en 1832. Il participe en 1833 à la fondation de la Société Havraise d’Etudes Diverses (SHED) toujours active en 2020.
  • Le Dr BOURNEUF qui allait à Paris à ses frais, étudier les premiers cas signalés dans la capitale. Il avait été interne pendant 10 ans avant d’être médecin adjoint à l’Hôpital du Havre.
  • Et enfin, le Dr SURIRAY, médecin chef.

Au terme (octobre 1832) de cette première épidémie, 182 malades décédèrent sur 391 cas.

Le Dr LECADRE s’insurgea que « l’ensemble des praticiens havrais n’ait pas été reconnu dans leur tache et devoir remplis, ainsi que leur participation à augmenter leur instruction de cette épidémie »

En effet, seuls les Dr SURIRAY, LECACHEUR, BOURNEUF, HUET, DEVERRE, COUTURE et DESJARDINS furent « loués » et mis à l’honneur par le Sous-Préfet pour leur action.

En 1873, cinquième épidémie, le Dr DENOUETTE, délégué des médecins de l’hôpital, demande la création de salles destinées aux cholériques et réclame la désinfection au CHLORURE DE CHAUX des cours, bâtiments et des ruisseaux de la ville.

En 1884, un groupe composé du Dr GIBERT, MM. BOTTARD (interne), VALIN (externe) et CARON (étudiant), évalue les mesures préventives de désinfection et isolement, et limite l’extension du choléra à la commune d’YPORT où l’épidémie s’était à nouveau déclarée. En 1849, ce village pauvre (1500 habitants) de marins et pécheurs, avait déjà vécu la 2ème épidémie avec 164 malades et 58 décès.

Un rapport de leur action fut adressé à l’ACADEMIE DE MEDECINE.

En 1885, l’HOPITAL PASTEUR, de type pavillonnaire, sur le site de l’actuel Centre Pierre Janet, propose 312 lits. Le Dr GIBERT établit un compte-rendu et rapporte le bilan de 314 décès sur 730 malades hospitalisés.

En 1892, les Drs GIBERT et LAUNAY reconnaissent qu’il ne s’agit pas d’une infection saisonnière.

Enfin, au Havre (116 369 habitants), une heureuse initiative est prise avec la création, le 17 aout 1892, d’un SERVICE MEDICAL CONTINU : JOUR (7h/20h) et NUIT (20h/7h) avec visites gratuites à domicile prises en charge par la Municipalité.

  • Le jour, un médecin pour chacun des 6 secteurs (paroisses) de la ville et 2 médecins supplémentaires dans 2 secteurs plus touchés par le choléra, font un rapport toutes les 3 heures sur l’état des malades et l’évolution de la maladie.
  • La nuit, 2 médecins assignés à l’Hôtel de Ville, sont reliés par téléphone (Alexander Graham Bell / avec controverse sur le dépôt du brevet en 1876) à la Police et disposent d’une voiture attelée.

Les médecins sont rétribués 3 francs par visite, avec plafond à 40 francs par jour pour la garde de jour. La nuit, ils sont rétribués 8 francs par visite + un forfait de 10 francs. A titre de comparaison, le salaire ouvrier était de 2.50 francs /jour, 1.70 franc pour un journalier paysan et 2.30 francs pour un maçon. Alimentation quotidienne : 1 franc pour une famille avec 2 enfants.

En 1847, inscription et droits divers pour les cours de médecine coutent 1200 francs (nous y reviendrons ultérieurement)

29 médecins sur 37 au Havre se portent volontaires, réalisant, 2515 visites de jour et 675 de nuit. 31 pharmaciens sur 37 fourniront gratuitement les médicaments aux indigents.

Précédemment (cf Stétho oct 2020), nous avons abordé les traitements, mais quelles mesures préventives furent prises ?

Ces mesures d’hygiène feront progressivement l’objet de réglementation et seront orientées sur la qualité des eaux (118 litres disponible par 24 h au lieu des 200 jugés nécessaire en 1900).

Citons les conseils et recommandations successives qui concernent les aspects de la vie individuelle et collective :

  • Propreté corporelle, sans que celle des mains ne soit soulignée dans les premières épidémies
  • Evacuation des carcasses animales, détritus, fumier et déjections humaines
  • Propreté des rues et latrines désinfectées à l’eau chlorurée (1832)
  • Création d’une Chaire d’Hygiène dans les facultés (22) à partir de 1832
  • En 1865, mesures d’isolement pour des émigrants allemands au départ du Havre pour les USA.
  • En 1866, le Dr LECADRE observe que les déjections ne sont pas évacuées rapidement, restant sous les lits des malades trop longtemps, et que les cadavres sont trop tardivement enlevés.
  • Au Havre, service de désinfection sous la direction du Dr LAUNAY, assisté en 1892, parle Dr THOINOT, envoyé par le Ministère de l’Intérieur avec utilisation de pulvérisateurs et d’étuves commandés à Paris, et l’aide des pompiers procédant au lavage des rues.

Les différentes descriptions laissent apparaître doutes, hésitations sur les mesures prises et quelques fois abandonnées. Simples hypothèses et ignorance sont fréquentes.

La propreté est reconnue et mise en avant, mais on associe « les qualités morales, courage, tranquillité de l’âme » pour rassurer les esprits et garder confiance et optimisme.

Ce fut enfin le temps des récompenses, félicitations, médailles envers tous ceux qui avaient participé à cette lutte et étaient venus en aide aux plus démunis.

Ainsi la pandémie s’est peu à peu éteinte en Europe grâce à la lutte contre l’insalubrité des villes et des logements, à la connaissance enfin de l’agent infectieux que l’anatomiste italien Filippo PACINI (1812/1883) connu pour les corpuscules, récepteurs nerveux de la sensibilité cutanée (1840), avait déjà décrit en 1854 mais ses travaux furent négligés avant sa mort en raison de la théorie miasmatique qui prédominait chez ses confrères.

Attribuée à R. KOCH, la découverte fut définitivement associée aux travaux de PACINI et reconnue en 1965 par le Comité International de Systématique Bactérienne sous le nom de Vibrio Cholerae Pacini 1854.

Mais la contagion interhumaine n’avait pas dit son dernier mot. L’une des dernières épidémies débuta en 1936 aux Iles Célèbes et Moluques (Australie) pour revenir en Europe sur les rives de la mer Caspienne et, en 1970, un vol aérien Odessa – Le Caire – Conakry transféra le vibrion en Afrique

Certains ont discuté, il y a quelques mois, sur la notion de 2ème Vague, estimant qu’elle n’était que le prolongement de la 1ère.

La fin du confinement ayant été accueilli et vécu avec soulagement et malheureusement aussi avec insouciance, l’indiscipline, au moment des vacances, et le brassage de population n’ont pas manqué de réactiver la diffusion du Covid-19.

Avec cette 2ème Vague, espérons que nous ne resterons pas passifs comme les passionnés de glisse assis sur leur planche de surf, attendant la prochaine vague, comme le chante Laurent Voulzy avec sa douce poésie, et espérons ne pas connaître la fameuse et belle 7ème Vague qui pourrait être aussi la VAGUE SCELERATE.

Bibliographie :

Pour les passionnés, ils trouveront dans le travail très accompli du Dr HUSSON, en 2007, une multitude de détails sur ces épidémies et une richesse de description inattendue. A sa retraite, il a continué à exercer curiosité et qualités d’investigateur. Interne avec ma collègue et amie, Dr NF RAPOPORT, et avec une thèse de Neurologie pour conclure une année dans son service, il nous a apporté une formation clinique rigoureuse, avant l’ère de l’imagerie, et une notion du travail où le temps consacré à chaque malade ne comptait pas. Pour lui et d’autres praticiens exerçant à l’hôpital et en activité libérale, le défi était quotidien pour boucler la journée et accorder à chacun des patients le temps qui s’imposait coûte que coûte.

Bonnes lectures et bonnes fêtes de Noel et fin d’année à tous.

Soyez prudent !

Dr Michel LEBRETON


Références :

  • Cahier havrais de recherche historique – R65 2007 – Les épidémies de choléra au Havre au XIXème siècle et les havrais – Dr A. HUSSON
  • Le Carnet Scientifique – Mathieu VIDARD – collection Le livre de poche
  • Introduction aux sciences humaines en médecine – Philippe BAGROS & Bertrand de TOFFOL – Edition Ellipse
  • Une histoire de tout ou presque – Bill BRYSON – Petite biblio Payot (passionnant livre montrant par quels hasards, traits de génie et intuition, les hommes ont autant découvert sur l’univers que sur les plus petits éléments existants (chapitre 20, un petit monde, chapitre 24, cellules)
  • Les études médicales en France, entre 1815 et 1848 – Jacques LEONARD 1966 – Revue d’histoire moderne et contemporaine Persée

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