ou Comment la financiarisation d’une profession lui a fait perdre son indépendance et ce n’est ni la seule ni la dernière…..

La réorganisation de la biologie médicale a commencé au début des années 2010 et a fait passer le nombre total de laboratoires de biologie médicale (LABM) de 5 000 en 2008 à moins de 500 aujourd’hui, ce qui s’est traduit par l’émergence de puissants réseaux tels Cerba, Labco, Biomnis… dont les chiffres d’affaires annuels dépassent les 200 millions d’euros.
Ces chiffres rendent l’acquisition de parts dans le capital des laboratoires, principalement pour les jeunes biologistes, pratiquement impossible.

En fait, tout a commencé par l’assouplissement des règles de fonctionnement des laboratoires permettant de mettre en commun un certain nombre de moyens. Le pouvoir politique a voulu, d’une part, permettre des gains de productivité (par la mutualisation des moyens) et d’autre part, mettre en place des normes qualités hyper strictes pour se protéger de scandales futurs (on pense à l’histoire du sang contaminé).

Cette volonté du pouvoir politique avait en arrière pensée la baisse des coûts de remboursement des analyses (rendue possible par les gains de productivité), et le rapprochement des laboratoires entre eux (les plus petits se trouvant dans l’incapacité de répondre aux exigences édictées par les normes imposées). Tout ceci permettant aux financiers de prendre le contrôle de ces nouvelles structures devenues trop importantes pour être détenues par des biologistes médicaux.

Ainsi au fil des années, les règles se sont de plus en plus assouplies, les gains de productivité se sont accrus… les prix n’ont cessé de baisser… les laboratoires ont fusionné de plus en plus et …la part des financiers n’a cessé de croître.

Aujourd’hui la situation est telle que :

  1. Quelque soit les regroupements de plus en plus importants, les limites de ce système sont atteintes (les arbres ne grimpent pas au ciel). On peut lire dans le communiqué de presse informant sur le mouvement de grève que « Les laboratoires de biologie médicale considèrent qu’ils sont arrivés au bout de la rationalisation de leur activité et ne peuvent économiquement plus compenser l’augmentation de leur charge de travail et de leurs coûts. Les contraintes financières et normatives que la profession a dû intégrer depuis de nombreuses années ont progressivement réduit toute possibilité de nouveaux gains de productivité. Toute nouvelle restructuration se traduira nécessairement par des ajustements économiques drastiques, en particulier par la fermeture complète de sites de proximité́, aujourd’hui à la limite de la rentabilité, le licenciement de salariés et une perte de qualité des services de santé délivrés. Les restrictions imposées ces six dernières années ont déjà̀ entrainé́ des dégradations de services en augmentant les délais de rendu de résultats d’examens, notamment urgents et sous la forme de fermetures partielles ou totales de certains petits sites jugés insuffisamment rentables ».. 
  2. Les financiers sont en cours de prendre le contrôle de la plus grande majorité de la biologie privée
  3. Les internes en médecine ne choisissent plus la biologie comme spécialité : les postes ne sont plus pourvus. « Si le Gouvernement souhaite une biologie de proximité, innovante et d’excellence, il faut que les jeunes s’investissent. Or, on ressent d’ores et déjà les conséquences de cette dégradation du secteur en constatant qu’elle ne les attire plus, ce qui fragilise de fait l’avenir de la profession ».

Après 10 ans de réformes et de pressions tarifaires continues, la biologie médicale est à un tournant de son histoire. Peut-il garder ce modèle mixte, entre exercice libéral et organisation industrielle, ou va-t-il basculer vers le modèle allemand, 100 % industriel et qui a vu la disparition des biologistes libéraux ?

Voilà la raison du mouvement national de manifestation de ces dernières semaines qui regroupe l’ensemble de la profession et qui a été suivi à 95%…

Cela doit faire réfléchir car nous ne sommes pas la seule profession médicale à pouvoir se plier à ce processus pervers de financiarisation et d’industrialisation… A bon entendeur !

Dr Didier Thibaud, Biologiste médical

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