Les vacances s’achèvent et notre chronique reprend son cours

En conclusion du Stétho N°9, je vous proposais de nous intéresser, dorénavant, à certaines rubriques sur les concepts scientifiques de ces périodes que nous explorons, en les confrontant aux acquis actuels ; avec le COIN DE L’APOTHICAIRE, nous évoquerons les diverses thérapeutiques, leur surprenante efficacité mais, bien souvent, leur originalité et, pour certaines, leur dangerosité.

Enfin, nous découvrirons, avec intérêt, l’apport des personnalités médicales célèbres qui ont fait avancer l’ART MEDICAL, au prix de fréquents conflits pour imposer la vérité face à la tradition, à l’obscurantisme de certains et la rivalité fréquente de leurs confrères.

Encore quelques dates et repères pour mieux comprendre le contexte de ce que fut la création « ex-nihilo » du Havre de Grâce, comme l’envisageait DU CHILLOU.

Une bonne vision de ce vaste chantier que sera la création du port et de la ville est nécessaire pour imaginer les problèmes sanitaires inévitables rencontrés pendant toute cette période. Imaginons puisque peu d’informations sont données dans les textes accessibles.

LE HAVRE, ville royale de 1517 à 1625

En 1513 : GUYON LE ROI, Seigneur du CHILLOU, lieutenant général des « armées de mer », contre les anglais, doit armer une puissante flotte. La faible rade de VILLERVILLE (sur la rive gauche de l’estuaire, en aval de Honfleur), ne remplace pas un bon port.

En 1515 :  les nécessités commerciales et militaires convergent pour convaincre le jeune roi de France, FRANCOIS 1er, qui comprend que la domination économique et politique passe du bassin méditerranéen vers les océans. La guerre de 100 ans achevée, la MANCHE est devenue la grande route maritime du commerce atlantique.

En 1516 : le futur CHARLES QUINT devient roi d’Espagne et le maître d’un vaste empire dans le nouveau monde, avec une chaîne de transport entre les nouvelles colonies et l’empire HABSBOURG.

La NORMANDIE correspond aux possibilités du pouvoir royal et aux affinités des proches du roi puisque MALLET DE GRAVILLE est amiral de France et exerce son autorité dans cette province.

Enfin, une commission royale confirme la création d’un port et les possibilités offertes par l’estuaire.

7 février 1517 : commission à l’Amiral BONNIVET pour créer ce nouveau port « Audit lieu de GRACE ».

Mars 1517 : visite des terrains par les notables d’HARFLEUR, bourgeois et grand nombre de maçons, pionniers et maitres de navires.

L’endroit n’est pas engageant, formé de trois criques avec un chenal commun ouvert d’Est en Ouest. Mais ce site est bien choisi pour servir d’abri en creusant un chenal dans Le PERREY (cordon de sable, alluvions et galets séparant mer et fleuve) pour permettre l’accès des navires plus importants :

  1. La crique OUEST deviendra l’AVANT-PORT
  2. La crique NORD constituera le BASSIN DU ROY
  3. La crique EST, le futur BASSIN DE LA BARRE

En creusant un chenal dans Le PERREY, l’accès de navires plus importants est assuré et le va-et-vient des marrées et courants permet à la fois, le drainage des criques et une pleine mer de 2 heures permettant le mouvement des navires.

Cette zone d’implantation est inhabitée. Le terrain est vite jalonné de pieux, dès le 2 mars 1517 et les travaux sont mis en adjudication en présence d’entrepreneurs normands (DIEPPE, ROUEN, CAUDEBEC, HARFLEUR, HONFLEUR, PONT-AUDEMER), mais seuls Jehan GAULVIN (HARFLEUR) et Michel FEREY (Honfleur) acceptent les tarifs du terrassement qui prévoyaient :

  1. Le percement de la barre de galets pour accéder aux criques
  2. Les deux tours distantes de 33 mètres pour protéger ce chenal
  3. Le maintien des terres par un quai de 64 mètres en bordure des criques
  4. Un canal de 6 700 mètres pour l’accès de bateaux de 80 tonneaux vers le port d’Harfleur qui s’enlise (Les navires, pour les voyages lointains, atteignaient alors 700 tonneaux et la SEINE ne peut être remontée par les bateaux au-delà de 180 tonneaux)

16 avril 1517 : premier coup de pioche avec travail continu, jours de fête compris, de jour et de nuit, à la lumière de torches, au gré des marées.

Les délais optimistes prévus (« fin octobre prochain 1517 ») pour l’achèvement des travaux ne seront pas tenus (NDLR : quelques 502  ans plus tard, on essaie encore de promettre des constructions ou des reconstructions dans des délais difficilement tenables). Le projet initial aboutira 6 ans plus tard en 1523 seulement. Cette différence de 6 mois à 6 ans s’explique par diverses raisons :

  1. le délai pour des travaux d’une telle ampleur, à l’époque, avait été sciemment raccourci (!) pour emporter l’adhésion du roi.
  2. l’inexpérience des ouvriers – moyens techniques rudimentaires (PELLES, PIOCHES, ECOPES, BROUETTE et CIVIERE).
  3. un terrain solide atteint seulement à une plus grande profondeur que prévu – étayage laborieux de la moindre tranchée – matériaux et sols inconsistants qui s’éboulent facilement.
  4. Dans cette zone marécageuse, l’absence de matériaux de construction nécessite le transport par bateaux et charrettes de bois issu de forêts voisines (TOUQUES, près de Pont-Audemer, Arbres venant de SAINT ADRESSE, BLEVILLE, OCTEVILLE et FORET DES HALATES) pour constituer pieux de quai et pilotis.
  5. les difficultés se multipliaient avec les infiltrations souterraines de l’eau et les fréquents éboulements.

Les travaux arrêtés fin octobre 1517 (avant l’hiver) reprennent au printemps suivant 1518 avec un total de 676 travailleurs (plus de 500 manœuvres et banneliers, maitres pionniers, pionniers) venus de NORMANDIE et d’ailleurs (BRETAGNE)

Le travail est nettement moins rémunéré que l’équivalent à ROUEN. Des pompes sont utilisées et des outils aménagés (chariots et banneaux). Le projet de canal vers HARFLEUR est abandonné en raison du volume de fouille irréalisable dans ces délais.

(NDA : Rien à voir avec les ports contemporains tel, PORT 2000, ANTIFER avec le gigantisme des moyens techniques, l’abrasement énorme des falaises pour constituer le remblais, les pierres venues de BASSE NORMANDIE et les innombrables blocs de béton)

Les conditions de travail sont logiquement difficiles. Sur le plan sanitaire, apparaissent fièvres et épidémies causées par le maniement de la vase.

La zone marécageuse est exposée aux flots. La main-d’œuvre est logée dans des cabanes de bois sur le terre-plein de la jetée SUD et le village de LEURRE

15 juin 1525 : à l’occasion d’une tempête exceptionnelle conjuguée à une forte marée, les flots inondent cette zone et une partie de la cité naissante, noyant les cabanes et une centaine de personnes, la plupart travailleurs sur le port. C’est l’épisode de la MAL MARÉE.

On imagine très aisément les pathologies de cette époque :

  • Traumatismes en tout genre liés aux conditions de travail dangereuses : noyades, éboulements, chutes
  • Infections cutanées contractées en milieu humide, vaseux, et entretenues par les conditions d’hygiène du 16ème siècle (Tout ceci nous renvoie aux pathologies évoquées lors de la chronique de la guerre 14/18 dans les tranchées)
  • Infections, fièvres, contractées en zone marécageuse – 1517 : épisode de malaria parmi les ouvriers de fondation du port (mention historique de FIÈVRE DU MARAIS)

Pour conclure ce feuilleton de rentrée, abordons une nouvelle rubrique : Le COIN DE L’APOTHICAIRE

Faute de diagnostic précis et fiable, il était évident de se porter rapidement à l’aide du patient et lui proposer des traitements « s’acharnant » à ne soigner que les symptômes et non leur causes.

Petite histoire de l’ART DU MÉDICAMENT

Dans l’antiquité, médecins grecs et romains recueillaient les plantes auprès de pharmacopoles (pharmakon = remède) et herbarii.

La civilisation arabe, par sa connaissance en alchimie et en drogues issues de la botanique, fait progresser la pharmacologie. Les traditions médicales arabes se propagèrent grâce aux enseignements de L’ECOLE DE SALERNE, créée au 9ème siècle et atteignant son apogée au 14ème siècle

Cet enseignement se propage ensuite à MONTPELLIER au 12ème siècle, puis à PARIS

Les premiers statuts de la profession d’APOTHICAIRE sont établis fin 12ème siècle dans le midi de la France (ARLES, AVIGNON, MONTPELLIER), puis à PARIS sous forme de confréries à caractère religieux.

Au 15ème siècle, apothicaires et maitres des épices étaient réunis en un seul métier « juré » (c’est un édit royal – Charles VIII  1484)

Puis à partir de 1514, la pratique d’APOTHICAIRE fut interdite aux épiciers.

Au 16ème siècle, de nombreux charlatans et imposteurs se répandirent en France, avec vente de drogues sans contrôle et non dénuées de toxicité comme nous le verrons plus tard

Les apothicaires se chargeaient de l’enseignement, cours théoriques et pratiques pendant 4 ans

Au Havre, où seule est mentionnée la présence du Sieur Nicolas DANY (1541) comme professionnel de santé, on peut supposer que la détention de plantes et remèdes se limitaient au médecin lui-même, à des épiciers, à des charlatans probablement et à des communautés religieuses initiées.

Aucune information, en effet, sur la présence de pharmacien avant le 18ème siècle. En 1727, on compte 6 maîtres apothicaires et 4 garçons apothicaires pour 12 780 habitants et près de 2 590 marins et soldats.. (Le Havre étant passé de 600 habitants environ en 1524, à plus de 10 000 en 1601)

Bonne rentrée !

Michel LEBRETON

 

 

 

 

 

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