C’est la reprise de cette chronique débutée à l’automne 2018, avec la renaissance du Stétho
Fin de la récréation, inhabituellement longue si l’on considère, qu’avec le confinement instauré le 17 mars 2020, on a mis au ralenti activités et économie en raison de l’épidémie Covid-19 qui a mobilisé de façon intensive les secteurs hospitaliers impliqués dans cette lutte.
La pause estivale a été salutaire pour les esprits longtemps imprégnés d’information et perspectives sombres et anxiogènes. Mais, elle est aussi la cause d’un relâchement de la discipline collective qui s’impose à chacun dans cette bataille anti-virale que certains ont cru trop vite gagner
Qu’elles soient apportées par Arnaud FONTANET (épidémiologiste) ou par le Directeur Scientifique de l’Institut Pasteur, les informations sont claires. Les scientifiques ne cessent d’apprendre sur ce coronavirus dont la séquence d’environ 30 000 gènes de son ARN a peu muté depuis le virus originel chinois. Seuls 25 gènes auraient muté. Si le virus actuel semble moins agressif, il est plus contagieux comme le montre les tests positifs, surtout dans les tranches d’âge plus jeunes et plus robustes. Ces observations permettent à certains d’argumenter pour un relâchement de la discipline sanitaire pourtant indispensable, chez les jeunes où le virus circule beaucoup.
Mais n’oublions pas, comme aux échecs, le « coup d’après », avec une contamination à nouveau des générations plus âgées encore épargnées par la première vague.
Cercle vicieux ! Alors à nos masques et à l’esprit de discipline et de solidarité …
Chers lecteurs, pour cette reprise de la chronique, revenons à l’HISTOIRE.
Comme on l’a déjà entrevu au dernier numéro intitulé COPIE / COLLE sur les points en commun entre épidémies des XIXème et XXIème siècles, nous allons effectuer une synthèse sur le déroulement des 6 épidémies de CHOLÉRA qui ont frappé la FRANCE et LE HAVRE entre 1832 et 1892, avec deux chroniques successives sur ces épidémies.
Comment se présentent la FRANCE et LE HAVRE en 1800 ?
La France passe de 33 540 900 hab. en 1836 à 38 133 000 hab. en 1891.
La Révolution et l’épopée napoléonienne ont profondément marqué notre pays, la population est fatiguée par les turbulences meurtrières répétées. La Révolution et la guerre de Vendée ont fait environ 2 millions de victimes ; les guerres de NAPOLÉON ont entraîné environ 5 millions de morts, militaires et civils en Europe, dont 400 000 à 1 million parmi les troupes françaises. La période du DIRECTOIRE se termine au Havre dans une grande misère et une colère latente.
La disette est fréquente, les livraisons alimentaires en céréales sont aléatoires. Au HAVRE, durant cette période de tourmente, la construction des fortifications, les chantiers de l’Ecluse de la Barre et de la digue de Leure, les chantiers navals donnent encore du travail à plus de 2 500 ouvriers et à plus de 3 800 travailleurs artisans recensés.
Mais, progressivement l’activité générale et les travaux du port tombent en sommeil, la manufacture de tabac tourne au ralenti. La ville du Havre s’assoupit avec un trafic portuaire presque nul, le nombre de navires en activité passant de 101 à 28 en 1800.
Entre septembre 1795 et octobre 1796, une terrible épidémie identifiée comme « FIÈVRE PUTRIDE » ravage la ville.
Louis Pascal JOURDIN, médecin au Havre, en fait une description inquiétante : malaise… asthénie… céphalées et fièvre, polyalgies … « haleine puante, bave blanchâtre, selles puantes chargées de vers » douleurs abdominales, hémorragies, état de choc et mort.
Le Dr JOURDIN et 4 officiers de santé du département recherchent les causes de cette épidémie : « disette – mauvaise qualité des aliments – viande salée putréfiée – abattement et découragement inséparables de la misère ». A cela, s’ajoutent les constatations sur la stagnation des eaux dans les plaines de Graville, Leure et d’Ingouville, rendant le pays malsain et augmentant la mortalité. Ces zones d’habitat populaire (ouvriers, journaliers, manœuvres) ont une pente insuffisante qui favorise la stagnation des eaux et immondices jetés devant les maisons.
Voilà le contexte expliquant une forte mortalité 28 pour 1 000 au Havre et Ingouville dans les 20 dernières années du XVIIIème siècle, s’élevant à 56 pour 1000 en 1796
Abandons d’enfants, ouvriers noyés dans les bassins, et pour symboliser cette situation une description effrayante de l’HÔPITAL qui ne peut donner beaucoup d’espoir d’assistance et secours.
« L’hospice (hôpital situé à Ingouville) est dans l’état le plus déplorable, …tout manque, drogues, linge, vivres, changement de draps tous les 6 mois pour les infirmes et vieillards, chemises propres tous les 3 mois » … « Cette maison est menacée de devenir le tombeau de ceux qui sont à plaindre d’être forcés d’y entrer » (archives municipales)
Quelques décades plus tard, La FRANCE et LE HAVRE affrontent 6 vagues épidémiques de CHOLÉRA de 1832 et 1892
Rappelons l’essentiel sur le CHOLÉRA dont les médecins ignoraient tout ou presque.
Maladie infectieuse, contagieuse, par le VIBRION CHOLÉRIQUE (2 microns) flagellé, se fixant sur la muqueuse intestinale ; les signes fonctionnels comportent : diarrhée aqueuse non malodorante, jusqu’à 10 litres et plus par 24 h, cause de la déshydratation.
3 formes cliniques :
- La forme typique sans fièvre ou faiblement fébrile, accompagnée de vomissements avec hypo-tension artérielle, jusqu’au collapsus, puis décès faute de soins
- La forme légère: diarrhée modérée de 4 à 5 jours avec guérison mais persistance de selles contagieuses jusqu’à 15 jours.
- Au XIXème siècle, on décrira une forme dite de Choléra sec avec collapsus brutal et mort rapide, sans diarrhée extériorisée (certainement simples hypersécrétions de la muqueuse intestinale entraînant déshydratation et collapsus)
C’est de cette forme foudroyante de choléra que meure le Dr PINQUER, médecin du Havre, le 12 juillet 1832, emporté en quelques heures, soulignant les risques du métier tout autant que la méconnaissance des médecins eux-mêmes de cette infection et des mesures d’hygiène qu’imposait le mode de transmission.
Ajoutons aux nombres des victimes, lors de la 6ème épidémie, le Dr Albert Jean PIASCECKI (1835 – 1892) décédant de maladie intercurrente après avoir lutter et continuer son service jusque dans les derniers jours avant sa mort, le 12 octobre. Diplômé en 1864, il présida le syndicat des médecins du Havre. Médecin chirurgien des hôpitaux du Havre, il fut aussi médecin de la Caisse de Secours des Forges et Chantiers de la Méditerranée (actuelle usine DRESSER).
A l’hospice, on releva 2 décès dans le personnel (une infirmière et un chauffeur), mais personnels soignants, agents des pompes funèbres et personnels chargés de la désinfection furent relativement épargnés, ce qui fut, lors des premières épidémies, un argument pour une hypothèse non contagionniste d’une maladie que l’on ne savait pas encore maîtriser.
Nous verrons plus tard les traitements de l’époque, actuellement, les bilans OMS indiquent 99% de guérisons quand la prise en charge est faite dans des centres bien équipés.
ORIGINE DES ÉPIDÉMIES
- Épidémie 1832 : Vallée du Gange, plaines de Sibérie (1829), Russie (1830), Moscou (mouvement des armées), Pologne (1831), Allemagne (décès de HEGEL) Hambourg (1832), Angleterre côte Est (Sunderland) et France (1832)
- Épidémie 1849 : Bengale, Russie, ports baltiques, Dunkerque, Yport, Fécamp (1848) (marins débarqués)
- Épidémie 1853/54 : Inde, Russie, Hollande, Angleterre, France
- Épidémie 1865/66 : Bombay, Arabie, la Mecque, Marseille, Toulon, Paris, Le Havre
- Épidémie 1873 : Russie, Europe centrale, Hambourg
- Épidémie 1892 (pandémie depuis 1881) : Afghanistan, Russie (Décès de Tchaïkovski), Hambourg, Paris
Ces voies de diffusion montrent la prédominance de la contagion interhumaine progressive par voies de terre (5 épidémies sur 6), une seule par voie maritime lors de la 5ème épidémie.
Ces données provoqueront des discussions et polémiques théoriques sur la transmission, sur la notion de contagiosité inter-humaine suspectée mais non prouvée faute de responsable identifié, sur les moyens de lutte et sur les conditions sanitaires des classes déshéritées plus atteintes en raison de l’insalubrité de leur habitat
Ces 6 épidémies ont sévi de 2 mois et demi, pour la première vague de la 4ème épidémie (1865), à 7 mois et demi pour la 2ème épidémie (1849)
La 6ème épidémie (juillet à octobre 1892) fut la plus meurtrière au HAVRE avec 532 morts pour 1335 malades dans une ville de 116 369 hab. Lors de cette 6ème et dernière épidémie sur laquelle nous reviendrons, on notera 48 décès sur les 50 premiers malades hospitalisés avec des formes foudroyantes.
Selon les registres d’Etat Civil, qui divergent, le bilan des victimes décédées et de 1721 pour l’ensemble des 6 épidémies. Les variations correspondent aux décomptes des victimes au HAVRE seul ou dans l’agglomération havraise.
En comparaison, en 1892, à HAMBOURG, il y eut 8 605 décès pour 360 000 hab.
En 1832, il y aurait eu 100 000 décès en FRANCE (P. BOURDELAIS), et à PARIS, 18 402 décès pour 759 135 hab.
En 1854, P. BOURDELAIS recense 143 430 décès en FRANCE.
Bilan très lourd (une fois encore) pour cette infection contagieuse épidémique maintenant moins redoutable.
La prochaine rubrique sur l’épidémie de CHOLÉRA au XIXème siècle au HAVRE détaillera les moyens de lutte (individuelle et collective), les traitements proposés de l’époque, les interrogations et polémiques provoquées par la méconnaissance de l’infection, l’organisation du corps médical au HAVRE, l’implication des médecins ayant pris en charge ces 6 épidémies.
Alors, rendez-vous pour la 2ème rubrique sur le CHOLÉRA au HAVRE
Michel LEBRETON
NDLR : Quelques erreurs ont malencontreusement inversé des chiffres et pays sur le tableau épidémiologique du Covid de notre précédente édition – corrections déjà effectuées à relire ICI










